disait la Mère-Hibou de Lafontaine.
Puis on exhibe des photographies. Tel, Narcisse Cacafougnac présenté en des dimensions insolites. Un texte, au-dessous de sa figure, nous apprend qu’elle fut prise dans le département de Gascogne-et-Grosse-Caisse tandis que ce scribe terminait le foudroyant chef-d’œuvre offert à notre admiration pour la modique somme de douze francs. Peut-être Cacafougnac espère-t-il séduire, par l’étalage de ses charmes, quelque lectrice naïve et frémissante ? Je dois l’avertir qu’il pourrait être déçu. L’autre semaine, une délicieuse jeune fille, jetant un regard sur son effigie, s’écriait devant moi : — Fi ! qu’il est vilain !…
Il y a encore les annonces à tintamarre sur les bandes qui entourent les volumes récemment mis en vente. La plupart nous révèlent que les romanciers dont elles ceinturent les travaux sont d’incomparables penseurs, des stylistes éblouissants et, par dessus tout, qu’ils se montrent hors de pairs dans l’art de stimuler maintes sensualités défaillantes.
Tout cela est bien consolant. Des grincheux prétendaient que la littérature est en décadence. Erreur totale : lisez les journaux ; vous y constaterez que les romanciers de génie pullulent, qu’il n’est pas de matin où ne se lèvent deux ou trois de ces astres miraculeux et que des peuples entiers se précipitent pour en absorber les splendeurs. C’est pourquoi nous applaudissons, en versant des larmes attendries, quand une Herriotte-Récamière médite de transmuer en pensionnés de l’impératrice Marianne tous ces affamés de gloire lucrative. Des grognons malappris diront peut-être de leur Muse : « She is a whore ! Mais nous ne les écouterons pas.
Bref, on se demande comment fait l’Académie Goncourt pour s’y reconnaître parmi cette multitude de romans, tous de magistrale envergure. Il est vrai qu’elle devient, dit-on, de plus en plus un aréopage de vieillards somnolents — ce que lui reproche avec véhémence l’un de ses membres, très éveillé lui, M. Lucien Descaves qui la somme de rajeunir son recrutement. Aura-t-il gain de cause ? Je l’ignore et, du reste, cela m’est fort indifférent. Ce que je sais — et cette fois, je parle sans ironie — c’est que des amis à moi, plus enclins que je ne le suis à s’informer des romans du jour, affirment que les derniers lauréats de ladite assemblée sont très… ordinaires et que, depuis Rabevel — livre où il y a de grandes qualités et de gros défauts, — rien de saillant n’a été couronné. Je suis porté à les croire d’autant que mes amis ne sont ni des « chers Maîtres » ni des « chers confrères » ni des entrepreneurs de publicité, mais simplement des lettrés friands de bonne littérature.
Pour moi, je le déclare parmi le peu de romans que j’ai lus ces temps-ci, deux, et pas davantage, me sont restés dans la mémoire : La passe dangereuse de Somerset Maugham et Lewis et Irène de M. Paul Morand.
Le premier m’a plu parce qu’en une forme nette il présente un cas d’adultère d’une bêtise et d’une bassesse particulièrement bien observées. L’adultère donne toujours un exemple de stupidité nocive. Mais il importe de signaler que, dans La passe dangereuse, les coupables, un bellâtre répugnant et une petite épouse dénuée d’intelligence et de cœur, sont dessinés d’une façon si âpre et si nette qu’ils en prennent une valeur typique. Le roman ne soutient d’ailleurs aucune thèse. L’auteur, avec raison, s’est abstenu de prêcher sur la fidélité conjugale. Mais, de par la seule puissance d’une analyse tout objective, une leçon morale se dégage du heurt des caractères. L’action est située en Chine ; les personnages principaux sont des fonctionnaires de la colonie anglaise et le milieu motive des paysages exotiques peints à larges touches et d’autant plus évocateurs. Enfin on y rencontre des figures de Religieuses, dont le dévouement s’exerce parmi les indigènes pendant une épidémie de choléra. Ces saintes filles mettent un rayon du soleil de Dieu dans cette histoire fort sombre. Aussi, on a plaisir à féliciter M. Maugham — qui est sans doute protestant — d’avoir si bien compris la charité catholique.
D’un tout autre genre, Lewis et Irène. L’intérêt de ce roman provient de ceci qu’il peint, avec une précision brillante et sèche à la fois, ce que devient l’amour entre deux cosmopolites voués à la finance sous les espèces de la Banque. A ce titre, c’est un document significatif sur notre époque où prédominent la luxure païenne et, jusqu’à la fureur, le goût de l’argent. Analysant l’un et l’autre, M. Paul Morand se révèle un psychologue perspicace quoique limité. De plus, son style, très fourni d’images, parfois un peu trop cherchées, souvent ingénieuses, a de la concision et de la vigueur. Mais quelle amoralité est la sienne ! C’est qu’il appartient à une génération littéraire où les âmes vides de Dieu, n’apercevant rien que la terre, constatent qu’elle est petite et fort gâtée par la sottise et la méchanceté humaines. Comme la Lumière unique leur fait défaut, elles tâtonnent dans la nuit du matérialisme sensuel. De là, leur nervosité et la tristesse qui imprègne leurs écrits. On les plaint ; on comprend qu’elles soient en désarroi ; on aimerait à les soulager. Or, cette inquiétude, avec les tares qu’elle implique, je la trouve, à l’état aigu, dans l’œuvre de M. Paul Morand. C’est pourquoi, sans doute, celle-ci me frappa et aussi parce qu’elle est pleine de talent[2].
[2] Il va sans dire que ni la Passe dangereuse ni Lewis et Irène ne doivent être mis entre toutes les mains.