Deux grands lettrés ont défini, avec perspicacité, les lacunes et les vices de l’esthétique chère à M. Claudel. Ce sont M. Charles Maurras et M. Pierre Lasserre. Du croyant, ils ne parlèrent pas. Ils eurent raison car ils n’avaient pas compétence pour le faire. M. Maurras — fort à plaindre en ceci — ne considère le catholicisme que comme un des matériaux propres à être encastrés dans l’édifice politique dont il rêve la restauration. Le sens surnaturel de la religion lui échappe et lui-même en convient avec loyauté. M. Lasserre professe une philosophie où la doctrine de l’Église n’a point de part. Au surplus, sa prédilection pour Renan s’y oppose. Mais, du point de vue de la littérature, l’un et l’autre ont fort nettement relevé dans l’œuvre de M. Claudel l’influence du romantisme individualiste et néfaste. M. Maurras a formulé son verdict dans un entretien avec un journaliste intelligent qui, quoique féru d’admiration pour l’auteur de Tête d’Or, semble avoir rapporté avec exactitude les propos de son interlocuteur. M. Lasserre apprécia comme il sied, donc sévèrement mais sans malveillance, cette même œuvre dans un volume[3] que doit consulter quiconque désire se former une opinion réfléchie à ce sujet.

[3] Pierre Lasserre, Chapelles littéraires, 1 vol. chez Garnier.

Heureux de me trouver, en tout point, d’accord avec ces deux experts en bien-dire, je n’ai pas l’intention d’étudier longuement, ici, M. Claudel. Voici seulement quelques aperçus touchant les graves défauts par lesquels il choque les esprits pondérés, amis de l’ordre dans les idées et dans le style.

Ce qui cause, tout d’abord, une sensation pénible quand on entame la lecture ardue de ses écrits c’est qu’ils n’ont guère de rapports avec le génie français. A peu près tout ce qu’il publie nous apparaît transposé d’une langue étrangère dans la nôtre. C’est pourquoi l’enquêteur citant à M. Maurras une tirade sur l’enfer s’entendit répondre : « Cela ne ressemble pas mal à une mauvaise traduction de Dante. »

Excellent jugement : j’y souscris d’autant plus volontiers que je m’adonne depuis des années à l’étude du grand Florentin. Par suite, lisant le texte de M. Claudel, une remarque analogue m’était venue à l’esprit.

Mais M. Claudel n’aurait fait que montrer de la gaucherie dans une imitation de Dante, on pourrait encore l’excuser parce que, malgré tout, il serait resté dans la tradition latine. Malheureusement, l’idiome que rappelle surtout le langage dont il use, c’est l’allemand. M. Lasserre y voit l’indice d’habitudes métaphysiques qu’on ne peut approuver : « Jamais, dit-il, chez Fichte, Schelling ou Hegel, je n’ai rencontré une façon d’enchaîner les idées plus étrangère aux façons dont je suis capable de les lier moi-même. J’y perds mon allemand… »

Je ne sais plus qui comparait les systèmes des sophistes de Germanie à « des fabriques de vent ». La phraséologie de M. Claudel nous démontre que ce vent, lorsqu’il souffle avec persistance sur une cervelle française y propage des brumes fâcheuses.

M. Lucien Dubech, qui est, à mon avis le meilleur critique dramatique d’aujourd’hui, a constaté, lui aussi, cette intoxication dans les drames de M. Claudel. Et de même M. Paul Léautaud qui, rendant compte de sa pièce : l’Échange, écrit : « Il n’est qu’un rhéteur et d’une rhétorique rugueuse. Son style me fait toujours l’effet du français parlé avec le dur accent allemand ». — Et bien d’autres que ce dialecte hétéroclite offusque jusqu’à les faire crier.

Un scolastique du moyen âge a émis cet aphorisme : Obscuritate mentis verba saepe obscurantur. J’estime qu’il s’applique à M. Claudel : sa forme est obscure parce qu’il s’est obscurci l’entendement. Ensuite, il essaye, à force de boursouflure, de faire prendre ce défaut pour une qualité. Car, c’est encore un fait que ses poèmes hybrides — sont-ils prose, sont-ils vers ? on ne sait — veulent étonner. Mais ils ne nous offrent que d’affligeants exemples de style ampoulé. Parfois il s’efforce de se montrer simple et naïf. Mais que de gauche artifice en cette feinte ingénuité ! C’est Alberich, le nain des Nibelungen, parodiant la grâce sauvage de Siegfried.

A ces tares s’ajoute l’extrême incorrection du style et, trop souvent, l’impropriété des termes employés par M. Claudel. Citons M. Lasserre :