« La langue française n’a pas les tolérances de l’allemande : elle est très sensible aux injures et ne les souffre pas. Le Père de Tonquédec de la Compagnie de Jésus, auteur de la seule étude raisonnable qui ait été jusqu’ici écrite sur M. Claudel, remplit deux grandes pages avec le catalogue de ses fautes de français. Encore ne dit-il rien de ce qui est plus grave peut-être que ces fautes formelles et consenties : les innombrables phrases dont la construction est douteuse et que l’on est obligé de relire plusieurs fois pour s’assurer de ce qui est sujet, complément ou attribut. Chez Mallarmé, l’impressionnisme se moquait du sens ; il fait ici valser la grammaire… »
Pédantisme de pion ! s’écrient les séides de M. Claudel quand ils lisent cette juste critique. Mais non : respecter la syntaxe, c’est prouver qu’on possède le sens de l’ordre. M. Claudel la viole d’une façon presque continuelle. Ce faisant, il nous confirme dans l’opinion que son incontestable talent, ne saurait nous séduire parce qu’il est volontairement désordonné.
La preuve qu’il y a chez lui parti-pris de mal écrire, on la trouve, par antithèse, dans le récit qu’il nous donna de sa conversion. C’est un morceau superbe, très clair, très émouvant et rédigé en un français irréprochable. Tel quel, j’ai eu lieu de le constater, il a touché des âmes croyantes et fortement intéressé des intelligences ouvertes aux questions psychologiques[4]. Comme il est dommage que ces qualités ne se manifestent plus que par éclairs beaucoup trop brefs dans les autres écrits de M. Claudel ! Qu’en est-il résulté ? Ceci : il a conquis les suffrages d’un tout petit clan de métèques, de jeunes gens dénués de culture classique, de snobs turbulents et d’esthètes fébriles qui poussent des hurlements hydrophobes dès qu’un esprit équilibré se permet de toucher à leur idole. Mais il reste inconnu ou indifférent à un grand nombre de lecteurs qui, réfractaires aux littératures baroques, sont parfaitement capables d’apprécier un beau livre n’enfreignant pas les règles les plus essentielles.
[4] J’ai reproduit intégralement ce récit dans mon livre : Quand l’Esprit souffle.
Au point de vue religieux, on regrette que, par sa seule faute, un catholique aussi fervent que l’auteur de l’Annonce faite à Marie se soit enlevé la joie de rayonner sur le chemin qui monte à Dieu. En une phrase magnifique, sainte Hildegarde a dit : « L’art est un souvenir du Paradis perdu. » L’art de M. Claudel n’entretient pas en nous cette mémoire vivifiante. Il est encore temps pour lui de s’amender mais — il n’est que temps.
Mœurs littéraires. — Parmi les quatorze raisons qui, voici une trentaine d’années, me firent prendre le parti de me tenir à distance prudente de la gent-de-lettres, deux me furent particulièrement décisives : fuir un milieu où l’envie règne à l’état endémique ; échapper au spectacle de la couardise qui fait que trop d’écrivains n’osent pas publier ce qu’ils pensent.
L’envie, on la remarque chez cette foule de médiocres qui infestent les vallons du Parnasse et dont la multiplication, jusqu’à l’absurde, des prix littéraires, ne cesse d’augmenter le nombre. Tels qui se seraient peut-être distingués dans la fabrication des chaussures pour la troupe ou dans le commerce des denrées coloniales, voyant tant de scribes, sans grande valeur, obtenir des couronnes, se disent : — Pourquoi ne me risquerais-je pas, moi aussi, à bâcler un volume qui, en y mettant un peu d’intrigue, aurait chance de fixer l’attention des juges paternes ou roublards qu’assiègent mes futurs confrères ?
Du désir à l’exécution il n’y a qu’un pas. Et ils le franchissent. C’est ainsi qu’on a pu établir que, depuis la guerre, il paraissait deux romans par jour. Cette surproduction insensée a-t-elle profité aux médiocres et aux nullités ambitieuses qui l’alimentent ? Point du tout. Malgré l’estampille donnée par des Notoires plus ou moins perspicaces, malgré les réclames payées, malgré leurs flagorneries aux « Chers Maîtres » trônant sur les autels de l’arrivisme, ces pauvres diables ne réussissent pas à se créer un public. Alors le fiel le plus âcre leur empoisonne l’âme. Tout grimaud de plume, s’estimant un génie devant lequel l’univers entier aurait le devoir strict de se pétrifier de gratitude admirative, se tient pour méconnu. Quiconque ne subit pas un déboire pareil au sien est considéré par lui comme un voleur de gloire. — Pourquoi cet intrus et pas moi ? C’est une iniquité, marmonne-t-il avec une rage recuite. Et aussitôt, dans tous les conciliabules où les gens de lettres s’assemblent pour distiller du venin, il s’applique à dénigrer, voire à calomnier ceux dont le talent l’offusque comme un éteignoir sur sa chandelle.
Les médiocres forment la majorité dans les cénacles et les chapelles littéraires. Ils répandant autour d’eux un atmosphère de ragots d’une puanteur qui nous suffoquerait si nous n’avions pris le soin d’en éviter les effluves. Je dis nous parce que, heureusement pour le bon renom de la Muse, nous sommes un certain nombre qui, ne trouvant aucun plaisir à éclabousser de fange la réputation de nos confrères, nous tenons sagement à l’écart.