Grâce à Dieu, quand on a choisi la solitude, non par misanthropie, mais parce qu’elle favorise l’oraison, l’on y peut admirer les belles œuvres sans être troublé par les coassements de l’envie. Et c’est si bon, si salubre à l’âme d’admirer !…
La couardise, on la constate surtout chez pas mal de critiques dont le souci de suivre une des modes passagères de la littérature influence le jugement. On la perçoit aussi chez ceux qui, afin de se concilier les nouveaux-venus, n’osent blâmer leurs tentatives, fussent-elles extravagantes. On la relève également chez les suivants des « Chers Maîtres » même quand ceux-ci démontrent, par des livres bavochants, qu’ils ont franchi les confins de la décrépitude intellectuelle. D’autres — et ce sont, je crois, les plus nombreux — tremblent à la seule pensée de s’attirer des rancunes. Pour éviter la bataille, ils louent tout le papier noirci qui leur tombe sous les yeux. Ces ultra-timides font penser à Sosie. Il semble que, comme l’esclave d’Amphytrion, ils ne cessent de s’écrier :
Qui va là ?… Heu ! ma peur à chaque instant s’accroît :
Messieurs, ami de tout le monde !…
Mais ceux qui caractérisent le plus nettement le bas niveau de l’époque actuelle, ce sont les esprits soi-disant émancipés qui se considèreraient comme régressifs s’ils tenaient compte de la qualité morale des livres qu’ils étudient. Ces faux braves ont donné leur mesure lorsqu’un pourceau esthétique, du nom d’André Gide, publia ses apologies de Sodome. Des écrits de cet individu se dégagent simultanément l’odeur rance des vieilles culottes de Calvin et les relents qui traînent sur le lac Asphaltite. En bonne justice, on devrait, comme disait Léon Bloy, « les annexer à la petite bibliothèque des latrines ». On les y mettrait en contact intime avec l’objet des préférences du Corydon susnommé et c’est, sans doute, l’hommage qui pourrait lui être le plus agréable.
Je ne prétends pas que les critiques qui, tout en faisant de très vagues réserves, dégustent ces saletés comme ils savoureraient de l’ambroisie, soient tous des Alexis. Non, mais il n’empêche que leur indulgence révèle un état d’âme singulièrement faisandé. Leur préoccupation essentielle c’est de ne pas donner prise une minute au soupçon que la morale chrétienne fait partie de leur bagage. Païens, ils veulent être, païens ils sont et, par là, ils fournissent un exemple probant de la décomposition rapide où se dilue une société dont les gambades évoquent la plus lugubre des danses macabres[5]…
[5] A ma connaissance, le seul écrivain qui protesta courageusement contre les ignominies du sieur Gide, c’est M. Jean de Gourmont, dans le Mercure de France. Encore ne le fit-il que par instinct de propreté, car il a hérité de son frère une haine du christianisme qui le maintient dans la tradition de M. Homais. (Il vient de mourir : avril 1928.)
Le culte du « moi » en l’une de ses conséquences. — Saint François de Sales, pour préciser combien l’amour-propre tient une place considérable dans l’ensemble de nos passions, avait coutume de dire en plaisantant : « Son amour-propre survit à l’homme au moins un quart d’heure. » Qu’est-ce chez la plupart des écrivains ! En eux, ce défaut de notre nature déchue prend des proportions gigantesques et leur fait considérer toute atteinte à l’idée superbe qu’ils se font d’eux-mêmes comme une sorte de sacrilège qui mérite le plus rigoureux châtiment.