Feuilletant, ces jours-ci, le Journal posthume de Jules Renard, je tombai sur un passage confirmant, d’une façon tout à fait significative, les réflexions que je viens d’écrire. Le voici :

« Maurice Barrès, menacé d’un article éreintant de Léon Bloy, qui, dit-il, lui fera beaucoup de tort en province, va demander à Schwob s’il connaît Bloy, parce que, dit-il, je veux le faire assommer, avant l’article par deux hommes que je paierai. Je serais chagrin s’ils se trompaient… » (Journal de Jules Renard, tome 1, page 170).

A quelles extrémités peut porter le culte du « Moi ! » Toutefois ne prenons pas les choses trop au tragique. Barrès ne fit pas assommer Bloy. Celui-ci publia l’article et il eut raison car, si l’on y regrette quelques injures puériles, l’auteur de ce livre blasphématoire et malsain qui s’intitule : Un homme libre y est fustigé selon la plus stricte justice. Il faut être un catholique de foi bien indolente pour ne pas en approuver la teneur.

J’ajouterai à cette citation de Renard un souvenir datant de 1896 ou 97 et qui m’est dernièrement revenu à l’esprit.

C’était au printemps. Ayant à discuter un traité avec mon éditeur, j’avais quitté, pour une journée, ma retraite villageoise à sept lieues de Paris. L’affaire conclue, je traversais, vers cinq heures de l’après-midi, le boulevard Saint-Germain, au carrefour de la rue de Rennes, lorsque je fus hélé par Jean Moréas qui trônait, solitaire, à la terrasse du café des Deux Magots. Il y avait plus d’un an que je ne l’avais vu. Mais c’était là un détail qui importait fort peu au poète des Stances. Comme si nous nous étions rencontrés la veille, à peine m’eut-il convié à m’asseoir près de lui, que, sans préambule, il me déclara : — Mon cher, j’ai fait, cette nuit, des vers admirables… Écoutez-les.

Soit dit en passant, Moréas ne respirait que pour son art. Tout ce qui n’était pas poésie lui semblait vaines contingences qu’il écartait d’un geste dédaigneux. Lui présent, si l’on essayait d’entamer un autre sujet de conversation, il haussait les épaules et si ses interlocuteurs persistaient à varier le propos, il se retranchait dans un silence boudeur jusqu’à ce qu’il trouvât prétexte à imposer de nouveau l’objet de ses méditations. Si, comme c’était aujourd’hui le cas, il venait d’achever un poème, il fallait en subir, coûte que coûte, la récitation. Ce n’était d’ailleurs nullement désagréable car Moréas fut un excellent poète et ses vers étaient le plus souvent d’une forme accomplie. Mais, à peine avait-il scandé de sa voix de cuivre, à l’accent fortement levantin, la dernière strophe, qu’il recommençait depuis la première. Et ainsi, trois ou quatre fois de suite. A la longue cela devenait monotone. Si bien qu’en ces occasions, il m’arrivait de lui dire : — Moréas, vous me rappelez tout à fait un personnage de Térence, vous savez, celui qui s’écrie dans Eunuchus : Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo !…

En faveur de la citation, il ne se fâchait pas. Il souffrait même qu’après l’avoir complimenté sur la perfection de ses vers, je changeasse d’entretien. Mais il ne me prêtait qu’une oreille des plus distraites et, tant il était possédé par la Muse, continuait à remâcher sourdement des rythmes. Quiconque fréquenta Moréas l’a connu tel et peut témoigner que je n’exagère pas.

Donc suivant le rite immuable, j’avais déjà reçu deux fois l’initiation au poème de Moréas et je me préparais à lui servir Térence quand survint Maurice Barrès. Non réélu au précédent renouvellement de la Chambre, il venait de se présenter à une élection partielle à Levallois-Perret contre un certain Sautumier, radical tout à fait digne de siéger parmi les bavards intempestifs du Palais-Bourbon. Celui-ci l’avait battu et Barrès semblait ne pouvoir prendre son parti de cet échec. Fiévreux, maudissant les caprices de Démos, il cherchait du réconfort auprès de ses amis de la littérature de sorte qu’on le voyait circuler sur la Rive Gauche beaucoup plus fréquemment que naguère.

Il prit place à notre table et, comme de juste, Moréas annonça tout de suite une nouvelle déclamation de ses vers. Mais Barrès ne l’écoutait pas. Il fronçait le sourcil, s’agitait sur sa chaise. De toute évidence, il était à cent kilomètres de la Poésie. Constatant sa nervosité, je finis par lui dire : — Qu’avez-vous donc ? Sont-ce les échos du triomphe de Sautumier qui vous empêchent d’ouïr les vers de Moréas ?

— Non, répondit-il, mais la persistance de ses partisans à me poursuivre de leurs diatribes.