— Et en quoi peuvent-ils vous toucher les coassements de ces batraciens ?

— Hé ! s’il ne s’agissait que de politique, vous pensez bien que ce me serait fort égal. Mais ils ont lâché à mes trousses un petit avorton de lettres qui n’arrête pas de critiquer fielleusement mes livres. Cet individu — il le nomma — m’horripile et je veux le punir !…

— Quoi, repris-je, après avoir livré tant de batailles pour l’art et les avoir gagnées d’une façon éclatante, êtes-vous resté si sensible que les attaques envieuses d’un châtré qui se venge de son impuissance en crachant de la bile sur votre œuvre vous émeuve à ce point ? Vous qui vous réclamez de Sénèque, je vous aurais cru davantage de stoïcisme.

Barrès ne se calmait pas : — II faut qu’il se taise, dit-il tout en colère. Je ne tolère pas qu’on me critique de la sorte !… J’ai des relations dans le journal où écrit cette canaille et je connais le moyen de l’en faire chasser !…

— Ainsi, vous enlèverez son gagne-pain à un pauvre diable dont personne de sensé ne prend au sérieux les invectives. Je vous conseille le silence et le mépris.

Mais Barrès irréductible : — Tant pis s’il crève de faim ; ce ne sera qu’une vermine de moins…

Alors Moréas, qui suivait son rêve au sommet du Parnasse et que notre colloque scandalisait comme un crime de lèse-Apollon : — Tout cela, ce sont des foutaises !… Écoutez plutôt mes vers.

Ce disant, il brandissait, à la hauteur du monocle qui lui encadrait l’œil gauche, un index autoritaire. Mais voici que déboucha de la rue Bonaparte notre ami René Boylesve qui, nous ayant aperçus, vint nous joindre. Je le fêtai car, depuis que nous avions dirigé ensemble la revue : l’Ermitage, nous étions fort liés. Barrès et Moréas faisaient aussi grand cas de lui. Le second, se félicitant d’un auditeur de plus, ouvrait déjà la bouche pour le requérir d’entendre son poème. Je ne lui en laissai pas le loisir. Que Barrès s’amoindrît jusqu’à montrer de la rancune à propos d’un piètre pamphlétaire me paraissait — et me paraît encore — d’une mesquinerie peu en accord avec son grand talent. Je le dis non sans quelque véhémence. Barrès me répliqua, d’un ton acerbe. Une querelle allait peut-être jaillir entre nous.

Mais Boylesve, homme de mesure et qui nous étudiait en souriant et en caressant sa belle barbe assyrienne, sut nous apaiser. Il nous fit convenir que l’incident ne valait pas la peine de nous échauffer si fort. Puis il conclut : — Cependant, Barrès, je ne saisis pas quel attrait vous trouvez à vous galvauder chez les politiciens. Vous auriez mieux à faire…

Alors Barrès fut magnifique. Il nous exposa son rêve d’une république athénienne dont il ambitionnait d’être le Périclès. Il mit tant d’éloquence, à développer ce thème — d’ailleurs chimérique — que nous fûmes charmés, sinon persuadés ! Moréas, lui-même, l’écoutait avec plaisir : et cela c’était un réel triomphe !