Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur !…

SEPTEMBRE

Voyages. — Je lis le plus que je peux des récits de voyage. Lorsque leurs auteurs possèdent la faculté de ne point s’embarquer munis d’une opinion préconçue touchant les pays qu’ils se proposent d’étudier, lorsqu’ils ont assez de talent pour nous rendre, avec acuité, leurs impressions, je les préfère au plus grand nombre des romanciers d’aujourd’hui. Ceux-ci, en notable majorité, semblent n’avoir pour objectif que de nous décrire, avec un grand luxe de détails, les coucheries d’un tas de possédés de Priape. Depuis quelque temps, d’ailleurs, il y a recrudescence. Divers écrivains — surtout parmi ceux qui espèrent obtenir « la forte vente » en sollicitant les plus bas instincts d’un public amoral — se sont épris d’un érotomane autrichien du nom de Freud dont les divagations leur apparaissaient comme le fin du fin de la psychologie. De là, des romans où Sodome, Lesbos, l’inceste et autres gentillesses du même acabit reçoivent un culte délirant. C’est ainsi que se forma une « chapelle littéraire » autour d’un demi-juif détraqué : Marcel Proust à qui ses admirateurs confèrent du génie. Son style est pourtant aussi lourd qu’incorrect. Puis il ne cesse de s’empêtrer dans un fatras prolixe de considérations insipides d’où surgissent çà et là quelques trouvailles ingénieuses dans le domaine du subconscient. Mais combien clairsemées et combien diluées parmi les exhalaisons puantes d’une âme pourrie jusqu’au tréfonds !

Toute intelligence saine se détourne de ces Freud, de ces Proust, de leurs disciples et des caves insalubres où ils se tapissent en se baisotant l’un l’autre et en chuchotant : — Nous sommes une élite. Tout esprit équilibré court chercher ailleurs le grand air et le grand soleil vivifiant.

Des voyageurs nous les apportent entre autres : Louis Chadourne et Roland Dorgelès. Ceux-là nous prouvent, par leurs relations, qu’ils savent regarder autre chose que des sexes en folie. Ils aiment la nature et la façon probe dont ils l’observent nous vaut une série de remarques des plus plausibles. En outre, ils n’abusent point de la description ni de la rhétorique exclamative. Leurs paysages, dessinés en quelques lignes, peints sans excès de couleurs crues, nous retiennent. Et enfin, ils savent choisir les traits de mœurs les plus significatifs du caractère des peuples dont ils parcourent le terroir. Aussi, quand ils nous disent : « J’étais là, telle chose m’advint », nous y croyons être nous-mêmes.

Mort en pleine jeunesse — et c’est fort regrettable — Louis Chadourne laisse un volume, intitulé le Pot au noir, qui raconte un voyage aux Antilles, en Guyane, au Vénézuela. En des chapitres brefs, mais où il résume tout l’essentiel, il dit la nonchalance créole et l’hébétude farouche des forçats. Il nous présente des figures d’aventuriers grotesques ou sinistres. Il nous montre « les îles, les comptoirs parfumés de l’odeur des épices et du bois de rose, les palmes balancées dans l’azur ou givrées de clair de lune, les cases fleuries d’hibiscus, la foule bariolée des docks, les Chinois vêtus de soie noire, les Hindous au visage incrusté d’or, les Malais jaunes aux yeux brûlants, les Européens creusés de fièvre, les négresses aux madras orange, toutes les races grouillantes dans la dure lumière des Tropiques, avides ou résignés, indolents ou passionnés, doux ou cruels — tous voués au même destin ».

Partout, il a vérifié que l’homme reste semblable à lui-même sous des apparences variées. Et, en conclusion, comme il n’appartenait pas à ce troupeau de naïfs, endoctrinés par des charlatans, qui se font un dogme de cette sornette : le Progrès, il a écrit une page qui vaut d’être citée :

« Avidement, j’ai rempli mes yeux du spectacle du monde. J’ai vu les cités bâties par des marchands sur les bords des mers lointaines, sur des rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner l’homme blanc ; la diversité des coutumes et l’uniformité des passions ; les vaines agitations des coureurs d’aventures ; la ruée vers l’or ; la cruauté des sauvages et celle plus dangereuse des civilisés ; la mêlée des haines, des convoitises et des superstitions sous ce soleil tropical qui chauffe le sang et illumine brutalement les dessous de l’âme humaine, de même que le faisceau d’une lampe, projeté sur un visage, en révèle les tares secrètes. J’ai découvert maintes faces où se reflètent la folie et la sagesse, la haine et l’amour dont les traits, sous tous les cieux, sont les mêmes. J’ai vu la vaine frénésie des hommes se débattre sous la voûte des forêts et le long des rivières chaudes, au cœur de cette nature qui brasse indifféremment la vie, la douleur et la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en moi comme un trésor, sachant que le temps est court pour faire sa moisson et donner son témoignage. Et voici que, maintenant penché sur ma richesse, je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de sa main… et l’eau fuit entre ses doigts ! »

La mélancolie sans illusions qui imprègne ces lignes montre que, comme tant d’autres nobles âmes, à notre époque, Chadourne n’avait, hélas pour lui, pas trouvé Dieu. Ne possédant pas ce viatique, dont rien au monde ne remplace la décisive influence, il souffrait d’avoir subi, même au sein de contrées d’une splendeur incomparable, ce que Baudelaire appelle :

Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché.