C’est peut-être de cela qu’il mourut. En tout cas, le Pot au noir est un beau livre que placeront dans leur bibliothèque et que reliront souvent les sages qui considèrent sans enthousiasme la tragicomédie putride jouée par notre prétendue civilisation.


M. Roland Dorgelès est l’auteur d’un des livres les plus vrais et les plus émouvants qui aient été publiés sur la guerre de 1914 : les Croix de bois. Il lui valut une juste notoriété. Depuis j’ai lu de lui un roman intitulé : Saint Magloire où se révèle de la sympathie pour le christianisme et une préoccupation du Surnaturel montrant que, comme pas mal d’écrivains d’aujourd’hui, il ne se satisfait pas des hypothèses vermoulues proposées aux âmes à la recherche de la certitude par les pauvres cervelles de la science sans Dieu.

Voici maintenant de lui un récit de voyage en Indo-Chine : Sur la route mandarine où il résume, en des pages incisives, l’aspect des territoires qu’il explora aussi bien que les mœurs des coloniaux et des indigènes. J’ai particulièrement goûté, dans ce beau livre, la visite aux ruines d’Angkor, le séjour chez les Moïs et surtout le chapitre consacré aux lépreux de l’île du Dragon. Il alla les voir sur le conseil d’une religieuse dont il nous donne un portrait délicieux. Je cite :

«  — Mais non, n’ayez pas peur, vous verrez comme ils sont gentils, m’avait dit souvent Sœur Adeline quand je lui parlais des lépreux de Culao-Rong, ses voisins.

Gentils, oui, elle disait gentils…

J’aimais beaucoup sœur Adeline et je la vénérais. Elle a d’abord vécu douze ans en Guyane, puis elle est venue en Indo-Chine où elle soigne les malades depuis bientôt vingt ans. Quand elle est arrivée à l’hôpital de Mytho en Cochinchine, elle a demandé de venir au lazaret.

— J’aime mieux les contagieux, a-t-elle simplement dit, avec son éternel sourire.

Et depuis, elle n’a plus quitté ses malades — des cholériques, des varioleux, des typhiques, des enragés que leurs familles amènent quand les rebouteux et les sorciers les ont abandonnés et que nul n’ose plus les approcher.

— Vraiment, ma Sœur, vous m’étonnez, lui disais-je parfois. Vous n’avez peur de rien.

— Moi ? Mais je suis très peureuse… Il y a trois choses qui me font une peur affreuse : le diable, le tonnerre et les serpents.

Le tonnerre, on l’entend gronder souvent à la fin de la saison sèche quand s’amassent les noirs nuages de pluie. Les serpents, cela ne manque pas non plus. Quant au diable, Sœur Adeline ne le verra jamais. »

Je crois, comme M. Dorgelès, que Sœur Adeline ne verra jamais le diable — du moins dans son empire de l’autre monde. Mais il est fort probable que, durant sa longue carrière de dévouement, elle l’a rencontré quelquefois. Il soufflait sa haine à quelques fonctionnaires issus des Loges maçonniques.

En effet, chez les lépreux, M. Dorgelès a constaté que l’Administration s’efforçait de soustraire ces parias aux « entreprises de l’obscurantisme ». Parlant d’un missionnaire, qui s’est fait leur chapelain, il écrit :

« Le Père n’a plus le droit, comme autrefois, de vivre dans le village de ses lépreux — une jolie place, n’est-ce pas et que beaucoup doivent lui envier ! Il s’est donc installé à proximité, dans une bicoque sordide et on le voit, matin et soir, aller et venir sur la digue qui mène au camp : l’indépendance religieuse est sauvegardée…

Indépendance religieuse, liberté des croyances, comme tout cela paraît absurde au milieu de ses sept cents sacrifiés que le reste du monde abandonne ! Jamais un Annamite de qualité, un chef de village, un mandarin n’est entré dans le camp maudit pour y apporter un mot d’espoir, une promesse, une plainte… Le missionnaire, lui, est venu. Alors, peu à peu, les lépreux sont allés à la foi chrétienne, simplement parce qu’un chrétien est là qui leur parle avec bonté. Ces monstres, dont les membres bleuis s’en vont en morceaux, se passent des scapulaires au cou et, chaque nuit, à tour de rôle, l’un d’eux couche, comme un chien de garde, à la porte de la chapelle de peur qu’on ne vienne leur voler le seul bien qu’ils possèdent : le brancard rouge et doré qui leur sert à promener la Vierge les jours de procession, quelques bannières brodées et les objets du culte… »

Le chapitre se conclut par ces lignes :

« Ces femmes en cornette ont quitté la France à vingt ans, sachant qu’elles partaient pour soigner les lépreux et qu’elles ne reviendraient plus. Depuis, combien de paquebots ont ramené à Marseille des trafiquants enrichis ! On en a décoré plusieurs, ces dernières années : ils ont rendu de précieux services à la colonie — paraît-il… Mais ma pensée se reporte vers cette sainte Sœur Brigitte, religieuse de Saint-Paul-de-Chartres, qui contracta le mal en soignant les lépreux de Bangkok et qui se mourait, souriante, dans une petite case blanche de l’île du Dragon. »