On voit que M. Dorgelès a tout ce qu’il faut pour entendre l’appel du Bon Maître. Quand celui-ci lui fera signe, on espère qu’il ne se dérobera pas.


Histoire. — J’ai toujours beaucoup aimé l’histoire — davantage, je crois bien, que les fictions les plus attrayantes. Il se peut, du reste, que ce penchant me soit venu par hérédité. Comme je l’ai rapporté ailleurs, tout enfant, assis sur un petit fauteuil à ma taille, dans le cabinet de travail de mon grand-père maternel, je passais des heures enchantées à m’assimiler ce que je pouvais comprendre des graves bouquins qui garnissaient sa bibliothèque. Lui-même m’y encourageait et il répondait volontiers à mes questions. Ce n’était pas sans compétence car il avait été le professeur d’histoire du roi Léopold II. Par la suite, recteur de l’Université de Liége, à l’époque où Sainte-Beuve — qui le nomme dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire — y donnait un cours, il publia trois volumes sur la Révolution brabançonne dont les spécialistes firent grand cas.

A mesure que j’avançais dans la vie, mon goût de l’histoire alla s’accroissant. Si absorbé que je fusse par des occupations d’un genre très différent, j’ai réussi à me tenir au courant. Et c’est ce qui fait, aujourd’hui, qu’ayant à choisir entre un livre d’histoire — Souvenirs, Mémoires ou récits d’ensemble décrivant les vicissitudes d’une nation à travers les âges — et un roman, même remarquable, j’entame le premier avant même d’avoir coupé les pages du second.


Dieu m’a fait la grande grâce de me détacher des intérêts et des passions qui divisent les hommes et les précipitent les uns contre les autres pour m’attacher à Lui seul. Dans ma solitude, je puis donc étudier l’histoire en me fixant pour objectif de relever la façon dont les sociétés observent ou transgressent la volonté divine et aussi de distinguer l’action permanente du Surnaturel dans les affaires de ce bas-monde. L’application de ce principe m’a permis de formuler un certain nombre de remarques qui, à mon avis, résument des évidences. D’abord celle-ci : depuis qu’elle subit les effets de la faute commise par Adam et Ève, depuis que l’archange au glaive flamboyant lui barre le seuil de l’Éden, l’humanité se dépense en efforts frénétiques pour se créer quand même des paradis terrestres où les deux lois qui la régissent : souffrance et réversion seraient abolies. Agissant de la sorte, elle méconnaît les enseignements et l’exemple donnés par son Rédempteur et plutôt que de l’aider à porter la Croix, elle adore les idoles que ne cesse de modeler à son usage Celui-des-Ténèbres, le Rebelle qui a dit : — Non serviam. Le plus récent de ces fétiches, elle le nomme le Progrès et elle s’imagine qu’en multipliant les conditions de bien-être matériel, en satisfaisant le plus possible ses instincts animaux, elle finira, un jour ou l’autre, par réaliser la promesse railleuse que lui fit, au lointain des temps, son guide de perdition : — Vous deviendrez semblables à des dieux !… Hélas, pauvre troupeau qui t’égares dans la nuit sans étoiles, ce n’est pas à la conquête de l’Éden que tu marches. C’est vers la cité de désespérance infinie sur la porte de laquelle Dante a lu l’avertissement formidable :

Per me si va nell’eterno dolore…


Le Surnaturel, où se manifeste-t-il avec le plus d’éclat aux yeux de quiconque apprit à percevoir la réalité par-delà les apparences ? Dans l’histoire de l’Église.

Or, pour l’étudier, il ne faut pas se mettre à l’école de ces apologistes timorés qui ne la conçoivent que comme un panégyrique perpétuel où les fautes et les erreurs des chefs et des fidèles sont passées sous silence, excusées selon une rhétorique spécieuse ou reléguées dans une pénombre équivoque. Au cours de sa lutte séculaire contre le Prince de ce monde, l’Église a connu de grandes défaillances. Les pallier ou les dissimuler, c’est faire preuve d’une fausse prudence qui, du reste, ne trompe que les ignorants. Et ceux-ci, les intelligences loyales estiment qu’on doit les éclairer en leur montrant combien la nature humaine s’ouvre largement aux entreprises du Mauvais chaque fois que, cédant à sa perversité foncière, elle se ferme à la Grâce. La méthode à suivre, en cette matière, a été formulée par un historien de haute science : Monseigneur Baudrillart. Dans la préface d’un de ses plus beaux livres, il a écrit : « Je n’ai jamais eu de goût pour les faux-fuyants ni pour ce qu’on est convenu d’appeler les pieux mensonges. L’Église n’a besoin que de la vérité et elle est de taille à la supporter tout entière. »