Ainsi, partout et toujours dans l’histoire de l’Église c’est le règne du miracle. Et c’est parce qu’il se renouvelle sans éclipse que, malgré ses tares et ses faiblesses, l’Église maintient, au temps d’incroyance brute que nous traversons, ses vertus essentielles : stabilité dans la doctrine, continuité dans la tradition, sens de la règle, de la hiérarchie et de la discipline, zèle pour la propagation de la foi. Voilà sa gloire et sa force et c’est ce qui fait que « les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle ».


Sur la révolution. — Pour les nations européennes, le philosophe Blanc de Saint-Bonnet a fait cette remarque très juste que l’affaiblissement de la raison date du XVIIIe siècle. Ce fut, en effet, à cette époque qu’on acclama comme une découverte géniale le sophisme émis par Voltaire à savoir : la religion catholique n’est qu’un amas de superstitions grossières exploité par des fourbes ; la raison humaine se doit de les écarter car elle suffit largement à diriger les hommes vers un avenir de perfection intellectuelle et morale. Encore Voltaire, macaque qui fientait avec obstination devant le Saint-Sacrement, prétendait-il professer un déisme très vague. Mais ses émules, les Encyclopédistes voyaient en ce débris de croyance une faiblesse regrettable. Logiques avec leurs principes, ils nièrent Dieu et s’appliquèrent, sans répit, à extirper du cerveau de leurs contemporains cette « Entité démodée »…

Le XVIIIe siècle adopta, d’un cœur léger, cette croyance dans la souveraineté de la raison sans Dieu. Tenant désormais l’homme pour un animal par lui-même raisonnable, il s’imagina, en outre, que c’était un bimane originairement bon et que seuls les vices d’une société mal conçue en ses assises l’avaient perverti.

Cela, ce fut l’apport d’un fou né à Genève, Jean-Jacques Rousseau, que détraquaient à la fois les effets d’une sexualité anormale, la manie de la persécution et ce penchant irrésistible à enfanter des chimères que les Grecs appelaient Paranoïa[7].

[7] Le paranoïaque est celui qui pense à côté, qui se trompe sur toutes choses aussi bien sur les faits que sur les sentiments d’autrui et qui, par suite, se fait une conception fausse du monde et des idées. C’est précisément le cas de Rousseau. On trouvera sur celui-ci une excellente « observation » dans les Nouvelles pages de critique et de doctrine de M. Paul Bourget : Tome I.

Rousseau condensa l’essentiel de ses rêveries dans un des livres les plus bêtes qui aient jamais été publiés : le Contrat social. Ce recueil de paradoxes extravagants trouva de chauds approbateurs, particulièrement dans les classes sociales dont il contestait la raison d’être : la noblesse et le clergé.

L’ancien Régime présentait certes beaucoup d’abus car en aucun temps les hommes n’ont valu grand’chose. Cependant, une forte et bienfaisante armature, celle du catholicisme, en maintenait toutes les parties et, malgré ses débordements d’orgueil et de sensualité, le pénétrait d’esprit surnaturel. Or, du jour où Voltaire et les Encyclopédistes, ennemis de Dieu, furent applaudis parce qu’ils dépeignaient son Église comme une vieille masure dont la démolition s’imposait, du jour où Rousseau et ses disciples opposèrent, avec succès, les soi-disant Droits de l’Homme au Droit divin, le règne de la déraison commença. On vit des évêques de cour s’unir pour fermer l’épiscopat aux roturiers, ne pas plus s’occuper de leurs diocèses que s’ils eussent été situés dans la lune, dilapider le bien des pauvres pour entretenir leur luxe et subvenir à leurs débauches. On vit la commende — pratique détestable dès l’origine — multiplier les laïques dissolus et les prêtres mondains comme supérieurs des monastères d’hommes au détriment de la Règle. On vit la noblesse, renforçant un autre abus séculaire, encombrer de jeunes filles sans vocation les monastères de religieuses dont beaucoup devinrent aussitôt des foyers de frivolité. On vit maints prédicateurs commenter élogieusement en chaire les divagations de Rousseau et ne plus même oser y prononcer le nom de Jésus-Christ de peur de s’attirer les moqueries d’un auditoire de plus en plus sceptique. On vit une portion considérable de la Bourgeoisie suivre les exemples donnés par les classes dirigeantes. On vit enfin le Roi Très-Chrétien étaler, avec une tranquille impudeur, le cynisme de ses mœurs aux yeux de ses sujets.

S’installant alors dans leur incrédulité, ces égarés se mirent à s’admirer eux-mêmes et un flot de sentimentalisme submergea les âmes. Chacun s’attendrit sur sa propre vertu. On vanta « les bergers innocents et les bons sauvages ». On se représenta la nature comme une Cérès bénigne prodiguant les bienfaits à ses adorateurs. Parmi ces idylles, les soi-disant philosophes prédisaient l’avènement prochain de l’âge d’or. Et maints athées, fiers d’avoir aboli Dieu, versaient de douces larmes en saluant l’heureux avenir qu’ils préparaient à l’humanité tout entière.

Or chaque fois qu’une société s’imagine que, pour assurer le plein exercice de la raison, il importe de mettre le surnaturel au rancart, elle devient le jouet du Diable. Celui-ci, comme de juste, était biffé au même titre que Dieu. Par là, on lui donnait toute facilité pour manifester son pouvoir. En effet, comme l’a dit le Père de Ravignan, « le plus grand succès du Démon, c’est de faire nier qu’il existe ». Comme on avait tari délibérément les sources de la Grâce, on lui ouvrait largement l’accès des âmes et il s’y déchaîna sans obstacles.