Ce fut la Révolution dont Joseph de Maistre a fort judicieusement dénoncé le caractère satanique. A grands traits, en voici le résumé. La Convention, assemblée de sectaires formulant en décrets d’inénarrables sottises. Victor Hugo, toujours fécond en fariboles solennelles, l’a comparée à l’Himalaya[8]. Mais aux intelligences lucides elle évoque plutôt un tumulte de chimpanzés en délire dans la grande cage des singes du Jardin des Plantes. Pour grands hommes ; Marat, dément possédé d’une frénésie homicide ; Danton, noceur braillard et vénal ; Robespierre, rhéteur fielleux, médiocre gonflé de vanité meurtrière, instaurant un « Être suprême » à son image. Puis le massacre à tort et à travers de femmes, d’enfants, de vieillards, d’adultes pris au hasard dans toutes les classes et coupés en deux le plus souvent sans savoir pourquoi. Le meurtre de Louis XVI et de Marie-Antoinette, victimes expiatoires pour les péchés de leur race. L’apostasie de nombreux prêtres et ceux qui restaient fidèles à l’Église traqués avec rage comme des bêtes nuisibles. Les meneurs de la révolte se guillotinant à tour de rôle au nom des idoles ; liberté, égalité, fraternité. La France mise au pillage par les desservants du nouveau culte. Une guerre civile d’une rare atrocité décimant les Français en concurrence avec une guerre contre toute l’Europe qui dura vingt-deux ans. Enfin, pour sanctionner tant de folies et d’horreurs, on hissa, sur le maître-autel profané de Notre-Dame, une fille publique représentant la déesse Raison et on l’adora — officiellement.
[8] Voir son roman : Quatre-vingt-treize.
C’est ainsi que la Révolution engendra la démocratie matérialiste, esclave des puissances de l’Or, poussière d’individus sans consistance sociale et cette prétendue civilisation du XXe siècle qui préfigurent, l’une et l’autre, le règne de l’Antéchrist.
Ah ! que Satan doit rire et se frotter les mains lorsqu’il considère ces fruits de son labeur puisque l’affaiblissement de la raison chez le plus grand nombre de nos contemporains fait qu’ils se croient de force à éliminer Dieu en répétant avec orgueil : — Non serviam !…
NOTE
Sur l’état d’âme de quelques-unes des victimes innocentes de la Terreur et sur celui de leurs bourreaux voici une page véridique. Je l’emprunte à M. G. Lenôtre :
« Le 17 juillet 1794, la fournée était belle : 39 condamnés, quatre charrettes au moins dont deux étaient remplies de 16 femmes uniformément couvertes de manteaux blancs ; elles chantaient… Elles chantaient de leurs voix grêles et calmes un hymne latin sur un air bien oublié mais que beaucoup reconnaissaient pour l’avoir entendu, pour l’avoir chanté eux-mêmes au temps où l’on ne guillotinait point : c’était le Salve Regina auquel — le trajet étant long — succéda le Te Deum. Les seize femmes étaient des Carmélites de Compiègne. Quelques-unes étaient très vieilles — deux d’entre elles avaient soixante-dix-neuf ans — la plupart étaient d’âge mûr, deux seulement, dont une novice, paraissaient fort jeunes. Toutes maintenant psalmodiaient le Miserere. Marchant autour des voitures, les « furies de guillotine » qui, d’ordinaire invectivaient et raillaient les condamnés, écoutaient, muettes et déconcertées. Celles qui suivirent jusqu’à la place du Trône, où était dressé l’échafaud, assistèrent à un spectacle unique. Descendues des charrettes, les saintes filles se mirent à genoux et chantèrent le Veni Creator pendant que les valets du bourreau procédaient aux derniers préparatifs. La première qu’ils saisirent fut la novice. Elle fit une génuflexion devant sa supérieure pour lui demander « la permission de mourir » et, en gravissant l’échelle, entonna le psaume Laudate dominum. Quinze voix s’unirent à la sienne. A mesure que les formes blanches montaient et disparaissaient, le chant glorieux s’assourdissait jusqu’à ce qu’une voix chantât seule : celle de la Prieure qui mourut la dernière… »
Les Carmélites de Compiègne avaient été arrachées de leur clôture sous l’inculpation « d’avoir médité l’assassinat de la Convention. » Le temps de constater leur identité devant le Tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées à mort et exécutées six heures plus tard.
Maintenant voici, d’après un rapport de Police, conservé aux Archives, l’état d’âme des « fermes républicains » qui assistaient au supplice : « Le peuple regrette seulement qu’il n’y ait pas de supplice plus rigoureux que la guillotine. On dit qu’il aurait fallu en inventer un qui fît longtemps souffrir les condamnés. »