Sur la restauration. — L’Empire n’avait été qu’une aventure héroïque menée par un soldat de génie et dont les suites — proches ou lointaines — furent désastreuses pour la France. La Restauration aurait pu tout réparer, sous l’égide de la monarchie légitime, si l’esprit de la Révolution n’avait continué d’empoisonner les mœurs et de fausser l’intelligence de la Bourgeoisie.
On commence à rendre justice à la Restauration. Des livres se publient où son rôle dans l’histoire de notre pays est étudié selon des méthodes impartiales. Voici, par exemple, le Louis XVIII de M. Pierre de la Gorce[9]. Tout d’abord, la légende des Bourbons remis sur le trône par les étrangers y est détruite avec des arguments péremptoires. Ensuite, la figure de Louis XVIII y est présentée sous son jour véritable et dégagée des racontars malveillants qui tendaient à n’en faire qu’une basse caricature.
[9] La Restauration : Louis XVIII, 1 vol. chez Plon.
Louis XVIII ne fut peut-être pas un très grand roi, comme l’ont soutenu des apologistes trop zélés. Mais ce fut un roi très intelligent et très avisé, possédant une vue nette des énormes difficultés de la situation et s’appliquant, avec lucidité, à les résoudre. La tâche était d’autant plus difficile qu’il avait à lutter non seulement contre les héritiers de la Révolution et un certain nombre de bonapartistes irréductibles mais aussi contre une portion de ses propres partisans « plus royalistes que le roi » et qui, parce qu’il refusait de se mettre à leur remorque, le traitaient de Jacobin. C’étaient, pour la plupart, des émigrés. Soit dit en passant, sauf quelques exceptions honorables, les émigrés, surtout ceux de la première heure, n’étaient pas intéressants car, au lieu de se grouper, au moment du péril, autour de Louis XVI, ils l’avaient lâchement abandonné. En outre, ils avaient porté les armes contre la France. Enfin imbibés des sophismes voltairiens, desséchés par la vie de salon, ils ne considéraient la religion que comme un « instrument de règne » dont l’action devait s’exercer à leur profit. Fort sagement, Louis XVIII les tint à l’écart le plus possible et il renvoya la Chambre dite « introuvable » où ils formaient une majorité de chimériques furibonds.
Un des plus grands bienfaits du règne de Louis XVIII, ce fut le rétablissement rapide des finances. Comme le dit fort bien M. de la Gorce, les spécialistes choisis par le roi s’y montrèrent de premier ordre. En effet :
« La monarchie, écrit-il, recueillait une succession grevée de toutes les dettes qu’avaient engendrées les dernières guerres, grevée, en outre, des gros traitements que Napoléon avait multipliés. L’acte constitutionnel stipulait que tous les engagements des anciens gouvernements seraient respectés. Cette disposition mérite d’être notée. Louis XVIII datait ses actes de la dix-neuvième année de son règne. C’était le signe que la tradition royale n’avait pu subir d’interruption. Mais de ce même pouvoir révolutionnaire ou impérial, on acceptait, en fait, l’héritage financier. Ainsi s’affirmèrent les maximes de probité stricte que la Restauration observa sans en dévier jamais. »
Non seulement elle se prouva honnête et soucieuse d’administrer avec économie les deniers publics mais encore elle le fit avec tant de bon sens qu’on doit, en stricte équité, reconnaître que les années 1820 à 1830 furent parmi les plus prospères que la France ait jamais connues.
Au point de vue religieux, la Restauration ne réussit pas d’une façon aussi satisfaisante. Il y eut à cela plusieurs causes. Une des principales c’était l’insuffisance du clergé. M. Georges Goyau a fort exactement résumé l’état des choses dans sa très belle Histoire religieuse de la Nation française quand il dit :
« Dans les sanctuaires, dans les âmes, d’immenses ruines subsistaient. Six mille Français, à peu près, de 1801 à 1815, s’étaient voués au service de l’autel. Or, anciennement, il y avait en France six mille ordinations par an, c’est-à-dire quatorze fois plus de prêtres. Treize mille paroisses sans presbytères ! gémissait en février 1816 le député Roux-Laborie. « Avant peu d’années, annonçait Chateaubriand, les deux tiers de la France seront sans prêtres et sans autels. » On était plus préoccupé d’ordonner rapidement des prêtres que de les instruire longuement : cette hâte même créait un péril. Les facultés de théologie demeuraient des corps sans âme. Et l’on bataillait routinièrement contre la philosophie du siècle passé sans s’inquiéter de la philosophie et de l’exégèse germaniques. Et parmi les 2.200.000 volumes qui de 1817 à 1824 pourchassèrent l’idée catholique, très nombreux étaient ceux qui disséminaient partout l’esprit de Voltaire ! Quant aux maîtres d’école, ils professaient souvent l’athéisme et, presque toujours, l’irréligion. »
Il n’y avait pas que les maîtres d’écoles. L’enseignement moyen et l’enseignement supérieur donnaient l’exemple de l’impiété. Et les journaux les plus lus menaient l’attaque contre Dieu avec une persévérance diabolique. D’autre part, les politiques de la Bourgeoisie, actionnés eux-mêmes par les Francs-Maçons, conspiraient contre le régime, jetaient en avant des officiers en demi-solde qu’ils laissaient ensuite guillotiner ou fusiller en jurant qu’ils n’avaient rien de commun avec eux. Et surtout, on empoisonnait les masses en leur persuadant qu’elles étaient en proie à un pouvoir occulte : la Congrégation dont on dénonçait les menées ténébreuses et la connivence avec les Jésuites — boucs émissaires de tous les forfaits qu’on accusait l’Église de méditer.