Beaucoup de gens goûtent l’art très fin et les belles trouvailles de M. Martineau, il en est même qui les utilisent avec un sans-gêne excessif. Tel, ce polygraphe surabondant mais insipide qui ne se fit aucun scrupule de le plagier effrontément, il y a quelques mois.
Quant à Tristan Corbière, M. Martineau a su dépeindre son existence aventureuse et faire saillir les traits les plus caractéristiques de sa personnalité passablement décousue. Il nous montre le milieu où se développa principalement son tempérament de poète de la mer : la petite ville de Roscoff : « C’est là, écrit-il, qu’il rencontra tous ses sujets d’inspiration, les vieux marins du port dont il aime les récits et le vocabulaire, le douanier avec lequel il fit les cent pas sur la dune, les artistes en villégiature dont quelques-uns devinrent ses amis et la blonde Italienne qui l’entraîna jusqu’à Paris. Le premier séjour de Tristan à Roscoff fut comme la révélation de ce caractère d’emprunt, de cette bizarrerie faite d’ironie douloureuse qui sera bientôt l’essence même de sa poésie. » En effet, quelques-uns des vers les plus pénétrants réunis par lui dans le seul volume qu’il ait laissé, sous ce titre plutôt baroque : les Amours jaunes, sont tout imprégnés des odeurs et des couleurs de l’Océan. Nullement gens-de-lettres, indifférent à la notoriété, il érigeait en système les paradoxes où se condensait son individualisme outrancier : « On ne doit pas peindre ce qu’on voit, disait-il, on doit peindre uniquement ce qu’on n’a jamais vu, ce qu’on ne verra jamais. Ainsi, on ne relève que de soi et personne ne peut vous critiquer. » Théorie périlleuse et qui peut mener loin dans l’extravagance. Extravagant, Corbière l’est assez souvent et les esprits qui préfèrent aux écarts d’une originalité poursuivie de parti-pris les belles ordonnances classiques, ne retiendront pas cette partie de son œuvre. Mais ils distingueront les plaintes si sincères que les cruautés et les vulgarités de la vie quotidienne arrachaient à cet ultra-nerveux. En somme, Huysmans l’a bien jugé dans A Rebours, analysant les Amours jaunes « ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d’une parfaite obscurité. L’auteur parlait nègre, affectait une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis-voyageur insupportable. Puis, tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies interlopes et soudain, jaillissait un cri de douleur aiguë comme une corde de violoncelle qui se brise… »
M. René Martineau estime qu’Huysmans a trop réduit la qualité des poèmes de Corbière. « Quand on a compris l’homme, assure-t-il, on ne peut s’empêcher de l’aimer et plus l’homme se laisse deviner, plus le poète apparaît grand. » Il est certain que grâce à M. Martineau, nous pouvons maintenant comprendre l’homme en Corbière. Qu’il s’ensuive que celui-ci soit un grand poète, la chose semble moins évidente. Je crois que le propre d’un grand poète c’est que son œuvre présente un caractère d’universalité. Corbière est un poète d’exception donc, à mon avis, poeta minor. N’importe la lecture de ce livre, contant une vie si mouvementée, est plus attachante que celle de beaucoup de romans.
M. René Benjamin possède plusieurs qualités qui lui confèrent le droit d’être compté pour beaucoup dans la littérature contemporaine. D’abord, il ne s’incarcère point dans une de ces « tours d’ivoire » un peu ridicules où les grands hommes des « petites chapelles » se ratatinent pour recevoir le culte d’un certain nombre de snobs persuadés que l’anormal est le signe du génie. Il aime à observer la société actuelle en ses manifestations multiples et, comme ses enquêtes lui ont fait constater qu’une sorte de comique lugubre se dégage sans cesse des chimères et des vices dont elle se montre prodigue, il nous en présente une satire qu’approuveront les esprits assez indépendants pour ne pas chausser les lunettes troubles d’un optimisme béat.
Ensuite, M. Benjamin a la gaîté, vertu rare en un temps où la majorité des écrivains se croiraient indignes de manier la plume s’ils ne se gourmaient en des attitudes moroses. Mais son rire, devant le spectacle bouffon et tragique à la fois que nous offre une soi-disant civilisation en train de se décomposer sous les auspices du fétiche-Progrès, n’est pas celui d’un quelconque vaudevilliste. Il fait réfléchir. J’en veux pour preuve sa pièce, si charmante et si profonde sous des apparences légères : Les plaisirs du hasard. Je ne l’ai pas vue jouer parce qu’il y a plus de trente ans que je n’ai mis les pieds dans un théâtre. Mais je l’ai lue — et relue et j’estime qu’elle contient plus de sage philosophie que tout ce fatras de drames et de comédies à prétentions ambitieuses dont nous encombrent maints « penseurs » jeunes et vieux qui ne surent jamais regarder que leur nombril.
M. Benjamin a aussi publié des romans : Gaspard, Grandgoujon où se profilent, dans le décor effroyable de la Grande Guerre, des figures de combattants et d’embusqués remarquablement dessinées. Mais c’est surtout dans ses études de mœurs qu’il a déployé sa verve et son sens aigu de la folie humaine. Ses livres : les Justices de paix, le Palais et ses gens de justice, nous montrent tout un peuple de plaideurs pitoyables ou grotesques, de juges distribuant, au petit bonheur, des tranches de Thémis, d’un aloi suspect, aux innocents comme aux coupables, d’avocats retors ou maniaques, vendant leur faconde comme ils vendraient des verroteries ou de la cassonnade.
Dans cette catégorie d’ouvrages, il a peut-être le mieux réussi lorsqu’il nous a peint et décrit la farce politique où nous empêtra cette institution baroque : le suffrage universel. Son livre : Valentine ou la folie démocratique est un chef d’œuvre d’observation exacte. Les fantoches qu’il évoque : Cachin ou Painlevé, Herriot ou Charles Humbert nous apparaissent, de par lui, tellement vrais que nous croyons les voir et les entendre gambader et babiller devant nous. Mais il n’y a pas que de la plaisanterie dans ce livre. Il y a encore le dégoût d’un honnête homme, près de vomir lorsque les puanteurs qui se dégagent des basses manigances de la politique électorale lui montent par trop fort au nez. Ainsi quand il nous montre les radicaux résumés admirablement dans cette page vengeresse :
« Un parti de petites, toutes petites natures, toujours effarées devant ce qui est grand. Il ne s’adresse qu’à de petits électeurs, petits fonctionnaires, petits boutiquiers, à de petites vies, à de petites aigreurs. Ce sont des âmes minuscules… mais si sensibles ! Ah ! voilà : ils dissimulent leur piètrerie sous le masque à treize sous d’une émotion qu’ils ont apprise dans les plus faibles pages de Jean-Jacques et de Victor Hugo. Les foules médiocres ne résistent pas à l’attendrissement, à cette mollesse qui en appelle à la justice, à la lâcheté qui invoque le droit. Scénario de cinéma ! Je ne connais rien pour dégoûter plus sûrement de la nature humaine. En attendant, ils sont des dupes avec leur bon air de tartuffes. Ils défendent ceci tout en admettant cela et s’ils bannissent cela, c’est par respect de ceci. Aux hommes de gauche ils tendent les bras, mais ils saluent les hommes de droite. Ils pensent à droite, ils sentent à gauche et ils se croient des hommes complets alors qu’ils ne sont que faux-fuyants. Ils confondent la rhétorique et l’action, la conduite des idées qui docilement s’en vont où on les mène et le gouvernement des hommes qui, rebelles et têtus, ne se plaisent pas tous dans le même chemin. Ils détestent la force : d’une voix trémolante, ils lui opposent leurs chers Droits de l’Homme. Ils sont jaloux de l’Esprit et ils essayent de l’étrangler par leurs principes de « bonheur » et de « bien-être ». Ils ne sont jamais hardis, jamais poètes. S’ils amnistient les canailles, c’est qu’ils suent la peur d’être tués. S’ils chassent les moines, c’est qu’en leur bassesse, ils ne croient ni à la vertu ni à la prière. Dès qu’ils sont battus, ils fuient. Vainqueurs, ils crânent. Ils promettent, si on les élit, Paix, Fortune, Concorde. On les élit : ils chassent trois religieux, libèrent un traître, félicitent un instituteur qui a su dire son fait à un curé. Après quoi, ils se campent devant le peuple, et, essoufflés, ils demandent : — « Eh bien ?… N’avons-nous pas agi ?… » Mon parti est bien pris : j’aime mieux tout que ces gens-là. Quand les communistes triompheront, s’ils me jettent dans un puits de mine et m’écrabouillent à coups de pavé, aux trois quarts écrasé, je penserai : « Ceux-là, du moins, savent tuer ! Et on ne les subit pas longtemps ! » Tandis que les autres nous laissent vivre dans le dégoût. Je ne les croise plus sans nausée et j’ai pitié de moi, puisque je crains la police et les juges, et que je n’ai pas le courage de leur envoyer, chaque fois une potée d’eau par la figure ! »[10]
[10] Ces radicaux, si nettement gravés à l’eau-forte par M. Benjamin et qui font le lit où se prélassera le socialisme imminent, on peut leur appliquer la phrase de Montaigne : « Ceux qui donnent le branle à un État sont volontiers absorbés dans sa ruine. Le fruit du trouble ne demeure guère à celui qui l’a remué : il bat et brouille l’eau pour d’autres pêcheurs. »