Fouaillant de la sorte les travers du temps présent, M. Benjamin a suscité bien des rancunes. Cela se conçoit : la plupart des hommes n’aiment pas du tout qu’on leur présente le miroir où se reflètent leurs difformités. Pour leur plaire, il faut entretenir leurs illusions, flatter leurs préjugés, servir leurs passions.
Sinon, ils vous jettent des cailloux et de la fange. L’auteur de Valentine l’a éprouvé particulièrement lorsqu’il publia son dernier livre : Aliborons et démagogues. Quel hourvari chez les primaires que, cette fois, il prenait à partie et quelles indignations chez les politiciens qui battent la mesure au chœur des grenouilles dans la mare démocratique ! Criblé d’invectives, il se secoua et répondit à un journaliste qui l’interrogeait sur ses impressions de combat : « Oui, je suis sorti de cet abîme de bêtise épaisse et je n’ai pas envie de m’y replonger. Pourquoi y suis-je entré ? C’était un épisode de ma chasse aux Cuistres. Après avoir vu les chefs, il me fallait passer en revue les troupes. Pour le moment je suis écœuré. De l’air, de la vie, de la lumière. De la beauté !… Mais je sais bien que, dans un an ou dans deux ans, quelqu’un me signalera une floraison de stupidité, une excroissance de laideur imbécile, un monstrueux champignon poussé quelque part et qui offusque le regard des honnêtes gens ! Et je me connais, je recommencerai : il y a tant de crétins ici-bas contre lesquels il faut se mettre en garde si l’on ne veut pas qu’ils envahissent toute la terre !… »
Admirable cri d’un combattant héroïque pour le Vrai et pour le Beau ! On aime M. Benjamin de l’avoir poussé. Certes nous espérons bien qu’il reprendra son fouet aux lanières acérées. Il reste beaucoup d’échines à cingler dans la pétaudière où trône la Marianne-aux-savates-fangeuses !…
Je dirai maintenant quelques mots du plus beau livre, à mon sens, de M. René Benjamin. C’est cette Vie de Balzac qui a ravi tous les balzaciens dont je suis depuis l’âge de dix-huit ans.
Balzac est tenu, quelles que soient, par ailleurs, les divergences d’opinions des écrivains, pour un génie dont la Comédie humaine domine la littérature du XIXe siècle et, jusqu’à présent, celle du XXe. Tous les romanciers de valeur certaine venus après lui doivent quelque chose à son génie et ne s’en cachent pas. C’est que, malgré ses grands défauts — lourdeur du style, manie des digressions, déductions parfois hasardeuses, prolixité — il a ce don qui surpasse tout : la vie. Ses personnages sont si vrais, si frappants, si conformes à la nature qu’ils nous offrent des types d’humanité, non pas seulement représentatifs d’une époque limitée mais appartenant à tous les temps. Et, enfin, doué d’une clairvoyance extraordinaire, il a prédit, avec une justesse étonnante, les maux et les ruines qui résulteraient pour la société des faux dogmes issus de la Révolution.
Aussi fut-il un apologiste constant de l’Église. Comme l’a fort bien dit M. Paul Bourget : « L’antinomie prétendue entre la Science et la Foi, Balzac, le plus scientifique des observateurs littéraires, ne l’a jamais admise. On peut objecter à son christianisme qu’il y a vu surtout, suivant ses propres expressions, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme et, par conséquent, le plus grand élément d’ordre social. Entre parenthèses, quel indice de vérité que la bienfaisance d’une théorie sur la vie humaine, n’est-ce pas la plus grande probabilité qu’elle est conforme aux lois du Réel ? Mais un indice n’est tout de même pas une preuve et l’apologétique balzacienne n’est qu’une variété de pragmatisme ».
Je crois, qu’au moins, en certains endroits de son œuvre, Balzac a vu plus loin et qu’il eut souvent l’instinct de l’action du surnaturel qu’implique le catholicisme — par exemple dans ce conte : Jésus-Christ en Flandre, écrit en 1831 et qui se termine par ces mots : « Je viens de voir passer le convoi d’une Monarchie, il faut défendre l’Église ! »
La Monarchie légitime, il la concevait comme la gardienne nécessaire de la famille, cellule essentielle de toute société qui veut vivre. Il eut, à ce propos, des paroles vraiment prophétiques. Celles-ci entre autres :
« Sais-tu, mon enfant, quels sont les effets les plus destructifs de la Révolution ? Voici : en coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête de tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille. Ils ont créé le fisc[11] mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l’extinction des arts, le règne de l’intérêt personnel et frayé le chemin à la conquête étrangère. Nous sommes entre deux systèmes : ou reconstituer l’État par la famille ou le construire sur l’intérêt personnel : la démocratie ou l’aristocratie, la discussion ou l’obéissance, le catholicisme ou l’indifférence religieuse — voilà la question en peu de mots. J’appartiens à ceux qui veulent résister à ce qu’on nomme le peuple et cela, dans son intérêt bien compris. Il ne s’agit plus de droits féodaux, quoiqu’en prétendent des niais, ni de gentilhommerie. Il s’agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l’échelle des responsabilités et la subordination qui monte jusqu’au roi. Le roi, c’est nous tous ! Mourir pour le roi, c’est mourir pour soi-même, c’est-à-dire pour sa famille qui ne meurt pas plus alors que ne meurt un royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l’homme est l’esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun. Il est faible quand il se compose d’individus non-solidaires auquel il importe peu d’obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque individu garde son champ. Et ce malheureux égoïste ne voit pas qu’un jour on le lui ôtera…! » Si nous ne restaurons pas la famille, ( — ici je résume — ) « nous allons à un état de choses horrible ! Il n’y aura plus que des lois pénales ou fiscales — la bourse ou la vie ! Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus conduit par des sentiments élevés. On y aura développé, envenimé des plaies incurables. Et d’abord, une jalousie universelle. Les classes supérieures seront confondues. On prendra l’égalité de désirs pour l’égalité des forces… On ne peut rien fonder sur des millions d’ambitions pareilles, vêtues de la même livrée — celle de la médiocrité. » (Mémoires de deux jeunes mariées. La même thèse est soutenue dans le Médecin de campagne et dans le Curé de village.)
[11] Créé est exagéré. Il aurait, peut-être, mieux valu dire : hypertrophié les droits du fisc.