Mais ce n’est pas seulement comme observateur clairvoyant de l’état social que Balzac a conquis l’admiration de ceux qui savent réfléchir. Il vaut surtout comme peintre des mœurs. Ses tableaux sont fortement véridiques et, par là, ils effarouchent ou attristent les esprits timides qui aiment qu’on leur serve des mensonges attrayants. Pourtant, la vie n’est pas une idylle ; la bêtise et la méchanceté humaines en font un drame où il y a plus de vilenies et de douleurs que de sourires. Évidemment, aussi, l’œuvre de Balzac n’est point faite pour être mise entre les mains des jeunes filles qui suivent — ce qui est fort louable — le catéchisme de persévérance. Ce n’est pas à dire qu’elle soit indécente : même lorsqu’il anatomise les plus virulentes des passions, il ne verse pas dans la luxure. Voyez par exemple un des principaux parmi ses plus beaux livres : La cousine Bette. Il y traite d’un cas d’érotisme sénile. Eh bien, vous n’y trouverez pas une ligne de nature à provoquer la sensualité du lecteur. Mettez le même sujet entre les pattes d’un Zola, dans quel purin il l’aurait délayé !…

M. Benjamin, en nous exposant la vie tout en contrastes et en exubérances de ce grand homme, nous l’a ressuscité. Son livre est une œuvre digne du Maître et peut-être même un chef-d’œuvre. Je ne crois pas l’éloge excessif.

NOVEMBRE

Un critique catholique. — M. José Vincent m’a envoyé un livre : Propos un peu vifs[12]. Je l’ai lu avec tant d’intérêt qu’il m’est agréable de le signaler aux amis qui veulent bien me suivre. Au surplus, ce volume corrobore quelques idées qui me sont chères et pour lesquelles lui et moi nous avons combattu, côte à côte, en 1922 et 1923.

[12] José Vincent, Propos un peu vifs, essais de critique (1 vol. Éditions du Monde moderne).

Quand Barrès publia le Jardin sur l’Oronte, ce fut l’occasion pour Vincent de donner à la Croix un article où tout en disant son estime pour les qualités d’art et de pensée de son œuvre antérieure, il faisait des réserves formelles touchant le faux mysticisme et la sensualité trouble qui déparent ce roman. Une controverse s’ensuivit au cours de laquelle j’écrivis à Vincent combien j’étais heureux de lui voir défendre aussi vigoureusement des principes que je tenais pour essentiels. En effet il déclarait : « Mon article, c’est la manifestation rationnelle d’un état d’esprit nouveau dans la critique catholique qui s’impose maintenant l’obligation de ne pas céder à fond à la magie d’un art supérieur. Il y a vingt-cinq ans, le chrétien lettré, le critique chrétien s’imaginaient, de bonne foi et faute de pousser jusqu’au bout la logique de leur Credo, que la morale, la religion et l’art figuraient autant de domaines distincts séparés par des murs bien clos. A présent, nous voulons être des catholiques conséquents, logiques, résolus, intransigeants… »

Non seulement j’applaudis mais je citai cette phrase dans le chapitre que je consacrai à Barrès à l’époque de sa mort (Voir la Basse-Cour d’Apollon). A Vincent comme à moi cette « intolérance » valut quelques diatribes et par ailleurs les protestations timidement éplorées d’un certain nombre d’amis de la chèvre et du chou.

Nous ne nous en sommes guère émus ni l’un ni l’autre. J’ai poursuivi ma voie, comme le savent mes lecteurs. Et Vincent a fait de même ainsi que le démontre le présent volume.

Dès le début, il résume, en ces termes, l’irritation et le dépit de ceux qui refusent aux catholiques le droit de formuler des opinions strictement conformes à leur foi. Il écrit :

« Le destin de l’actuelle critique catholique est bien étrange. Elle déchaîne des fureurs qui amènent invinciblement ses adversaires à proclamer qu’elle n’est point. Soit. — Mais alors qu’on la laisse dans le repos de son néant ou tout au moins dans les limbes du possible illimité. A la vérité, elle inquiète, elle gêne, pour ainsi dire, même avant d’être. On aimerait mieux, en tout cas, qu’elle ne fût point. Peut-être n’est-ce pas tout à fait une raison pour qu’elle ne soit pas. »