[17] La Vie et les Œuvres de quelques grands Saints, 2 vol. Librairie de France. J’avais accepté d’y donner une étude sur sainte Térèse d’Avila, grande Reine de la Mystique, à qui je dois tant. Je n’ai pu tenir parole, le mal qui me tient m’ayant empêché de la mettre au point pour la date fixée.

« La rencontre des deux plus illustres mystiques de l’Espagne, le premier entretien de cette femme de cinquante-deux ans, riche d’expériences intérieures et qui a complètement unifié sa discipline avec le jeune moine inconnu de vingt-cinq ans, mais qui, mûr de bonne heure, a rassemblé lui-même ses idées directrices et sait où il va, le contrat moral passé entre ces deux grandes âmes, différentes à la vérité, semblables toutefois, sinon toujours par le chemin parcouru, du moins par le terme où elles aboutissent et par la même vie d’union profonde avec Dieu — cette rencontre, voilà évidemment une date des plus émouvantes dans l’histoire spirituelle de l’humanité. »

Une petite réserve : M. Brillant, au cours de cette étude d’ailleurs si substantielle, n’a peut-être pas suffisamment marqué qu’au cours de leurs luttes pour la réforme du Carmel, c’est sainte Térèse qui garde le sens le plus net de la réalité. A travers les contradictions et de cruelles persécutions, elle va son chemin, disant ce qu’il faut dire au moment voulu, se taisant à propos et laissant passer, avec sang froid, les houles de la calomnie horriblement déchaînée contre elle. Là, comme durant toute son existence, elle est à la fois intensément humaine et intensément surnaturelle. Saint Jean de la Croix, en butte à la haine des Mitigés qui l’emprisonnent et le maltraitent, se montre plus réfractaire aux circonstances. Poète infiniment sensible, pour résister à la tempête, il lui faut se raidir et son effort se sent jusque dans ses écrits de cette époque. En somme, ici comme toujours, sainte Térèse reste le Maître et saint Jean de la Croix, le disciple.

Ce dont il faut louer sans réserves M. Maurice Brillant c’est de son analyse des œuvres de saint Jean de la Croix et particulièrement de la Montée du Carmel et du Cantique spirituel. La place lui étant mesurée, il ne lui était pas facile d’évoquer en quelques paragraphes, la profusion de pensées et de sentiments tout embrasés d’amour divin que contiennent ces incomparables poèmes. Il a pourtant réussi à en condenser l’essentiel dans les lignes suivantes que j’ai plaisir à citer presque intégralement :

« Rien n’est beau dans l’histoire de la Mystique, rien n’est émouvant comme cette ascension en ligne droite, toute d’un élan, d’un élan volontaire, conscient et contrôlé qui n’en monte que plus haut et avec plus de force, sans crainte, sans déviation, sans repentir… Et que dire, pour aller plus avant, du drame intérieur, humain et divin que révèlent ces textes denses et nerveux et qui nous plaira encore par son pathétique sans déclamation, ardent et concentré, fait non de mots mais de chair et de sang et toutefois, sous la rudesse même, frémissant d’une si merveilleuse tendresse et d’un amour à quoi nul amour de la terre n’osera se mesurer. Enfin, voici le poète, voici justement, la gerbe de fleurs parant l’obscure cellule, éclairant l’ombre où combat ce dur mystique. Voici la source chantant sous les verdures, oasis inattendue parmi les âpres rochers ; c’est l’enchantement de la musique, cette musique, nous le savons, qu’aimait saint Jean de la Croix, comme l’aimait sainte Térèse, comme l’aiment tous les Carmels… C’est toute la nature asservie à un rôle divin, avec la multitude épanouie des images chatoyantes, séductrices, bariolées qui se pressent pour exprimer le grand amour dont brûle le cœur du poète, toute la beauté du monde éphémère jetée sous les pas du Dieu qui ne change point. »

Ceux qui font des œuvres de saint Jean de la Croix un des aliments quotidiens de leur âme — c’est le cas de celui qui écrit ces lignes — sauront le plus grand gré à M. Maurice Brillant, d’avoir si bien compris le grand poète du Carmel.


L’étoile d’Avila. — La vie intérieure est comme un ciel tout fleuri d’étoiles miraculeuses. Mais, parmi ces astres que suscite l’oraison, il en est dont l’âme contemplative distingue le rayonnement personnel au sein de cette voûte embrasée où elle déploie son essor.

Sainte Térèse, tu me fus l’étoile, radieuse entre toutes, dès la première minute où ton œuvre m’a été révélée. Il y a vingt-deux ans. J’avais communié, pour la première fois de ma vie, trois semaines auparavant. C’est tout au plus si j’avais appris mon catéchisme et les traités, par trop didactiques, où je m’efforçais de m’instruire davantage m’alourdissaient l’intellect sans m’éclairer. D’aventure, une dame me fit cadeau de la vie de la Sainte écrite par elle-même. Cela ne la privait d’ailleurs pas beaucoup car elle déclarait n’y comprendre goutte. Mais, parce que l’Esprit souffle où il veut, moi, chétif débutant, à l’orée de la voie étroite, j’en reçus une illumination instantanée et dont le souvenir persiste en moi comme si l’événement avait eu lieu tout à l’heure. Je revois le coin de forêt doré d’automne où j’ouvris le volume, le rocher feutré de mousse grisâtre où, tout défaillant de stupeur admirative, mes jambes ployant sous moi, je dus m’asseoir afin de poursuivre ma lecture. Je n’avais pas besoin de raisonner les phrases qui me passaient sous les yeux. Je voyais ce que me décrivait sainte Térèse. Et les images qu’elle faisait naître en mon esprit m’absorbaient si fort que c’est seulement à la nuit tombante, quand il me devint impossible de distinguer l’imprimé, que je repris conscience du monde extérieur…

Depuis cette après-midi de novembre 1906, sainte Térèse a été la grande institutrice de mon âme. Si certains de mes écrits ont ramené à Dieu quelques égarés, c’est aux lumières qu’elle m’obtint que je le dois, c’est à son intercession infiniment bienfaisante que je dois aussi être devenu un allègre pionnier de souffrance sur le chemin qui monte vers Notre-Seigneur en croix.