C’est pourquoi je suis heureux chaque fois que se publie un nouvel ouvrage où celle qui ouvrit, plus que quiconque, le royaume tout en flammes adorantes de la vie unitive aux contemplatifs est expliquée par des âmes d’oraison, — couronnée par des mains expertes. Cette joie nous fut procurée il n’y a pas très longtemps par le livre de M. l’abbé Hoornaert : Sainte Térèse écrivain, (1 vol. chez Desclée) et nous venons encore de la ressentir par celui de M. Louis Bertrand : Sainte Térèse (1 vol. chez Fayard).
Est-il besoin de rappeler que M. Bertrand est l’auteur d’un Saint Augustin où la psychologie de la conversion d’une grande âme est analysée avec lucidité ? Et quel est le catholique, doué du sens de la beauté mystique, qui n’admire cet admirable récit du temps des premières persécutions : Sanguis martyrum ? J’y sais un chapitre, les mineurs du Christ, où l’ineffable prédilection de Notre-Seigneur pour ceux qui l’attestent parmi les tourments prend une valeur d’évidence. Certes, on doit dire, sans crainte de se tromper, que M. Louis Bertrand est un des très rares écrivains qui égalent quelquefois ce maître du roman religieux à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe : Robert-Hugh Benson. Aussi, nous les Carmélitains, ne fûmes-nous nullement étonnés quand nous le vîmes réussir, avec tant de clairvoyance, l’exposé des états d’âme de notre mère vénérée et chérie : sainte Térèse d’Avila.
J’ai là un monceau de notes prises au cours des lectures réitérées que je fis de ce volume. Ne pouvant les développer toutes, je veux au moins en transcrire deux ou trois.
Dans son Prologue, M. Bertrand, parlant des adeptes de la science athée qui braquèrent sur sainte Térèse leurs bésicles aux verres opaques, écrit ceci :
« C’est un des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait être désormais entendu que la sainteté n’est pas du ressort de la science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte ou de ce qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints ni d’ailleurs aucune âme… Et c’est ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur sainte Térèse — avec la prétention de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques — est à côté de la question, sans compter qu’elle rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser sainte Térèse tranquille : c’est bien assez que leurs pareils aient failli la tuer quand elle était de ce monde…
C’est pourtant vrai qu’il a été publié force sottises soi-disant scientifiques sur sainte Térèse. Et lorsque parut le livre de M. Bertrand, certains critiques, de tradition voltairienne, ne manquèrent pas de les rappeler en prenant des airs doctement avertis. Pour moi, il y a longtemps que j’étais fixé quant à l’inanité des rêveries de Charcot et autres déséquilibrés du matérialisme touchant la voyante du Château intérieur. Méditant sur les maux dont elle fut accablée durant sa jeunesse et dont quelques-uns persistèrent toute sa vie, frappé de la précision qu’elle mit à les décrire je m’étais dit : — Plus j’y pense, plus je soupçonne que les souffrances de sainte Térèse avaient une origine paludique. Ce n’était pas sans motif que je m’ancrais dans cette conviction car le paludisme, je le connais fort bien — et pour cause. Je fis part de mes conjectures à un théologien de mes amis, des plus versés dans les études carmélitaines. Ce prêtre me déclara qu’il partageait mon opinion. Et afin de m’y confirmer, il me prêta un numéro des Annales de philosophie chrétienne portant la date de juin 1896 et contenant un article du docteur Goix où le cas de sainte Térèse est examiné selon une perspicacité et une compétence auxquelles il faut rendre les armes. Dans cette minutieuse étude, le docteur Goix démontre que les signes diagnostiques des maladies nerveuses font absolument défaut chez sainte Térèse. Il prouve ensuite que la fièvre quarte paludéenne, « endémique à Avila et dans la région » a certainement éprouvé la sainte et que ses accès suffisaient à expliquer les vicissitudes de son état sanitaire. Il conclut : « Ses crises rappellent, trait pour trait, la forme comateuse de la fièvre intermittente paludéenne, telle qu’elle s’observe encore à notre époque. Tous les détails donnés par la réformatrice du Carmel se retrouvent dans nos observations d’aujourd’hui. Sainte Térèse ne fut donc pas une hystérique. C’est une conclusion scientifique d’une portée indiscutable.
Je livre bien volontiers la référence à M. Bertrand avec le désir qu’elle lui soit utile pour un appendice à une édition subséquente de son beau livre.
Maintenant voici que, feuilletant à nouveau ces pages, je remarque la netteté et la clarté avec lesquelles M. Bertrand est parvenu à exposer l’ascension en Dieu de sainte Térèse et à désigner les points culminants de sa contemplation. Par là se décèle sa connaissance des grâces d’oraison et, en outre, les qualités solides de son art, tout en précision latine. Quel contraste avec les bafouillages troubles de tant d’autres ! Pour citer, l’on n’a que l’embarras du choix. Voici, par exemple, les lignes où il résume l’épanouissement total de la sainteté chez Térèse arrivée à la consommation du « marinage spirituel » c’est-à-dire à cette « septième demeure » dont elle-même a dit, en langage séraphique, les merveilles :
« D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ, l’âme n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler pour sa gloire, voilà désormais toute sa vie : « Occupe-toi de mes affaires, dit le Seigneur à sa servante, je m’occuperai des tiennes. » Et ainsi elle n’a plus d’autre désir que de pâtir pour Lui. Elle n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces douceurs que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner dans les voies spirituelles. Elle sait maintenant que la vraie voie c’est la voie de la douleur — le chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent une grande joie. Au milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la certitude d’être constamment unie à Dieu lui suffit et, d’avance, elle est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle. Elle ne souhaite plus de mourir mais seulement de souffrir. Maintenant elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé, plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve plus ni sécheresses ni peines intérieures, Dieu étant toujours présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses moindres paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa conscience, en excitant dans la partie la plus tendre de son âme, un vif élan d’amour. Les extases et les ravissements lui sont devenus inutiles. Tous ces mouvements impétueux se font en elle de plus en plus rares. A présent le corps et l’âme sont capables de supporter sans fléchir les plus hautes faveurs. L’union mystique apporte à l’Épouse une sérénité à peu près inaltérable : ce qui caractérise cet état suprême, c’est le repos admirable dont l’âme jouit. »
J’ai tenu à reproduire intégralement ce tableau, dessiné et peint avec tant de précision, parce qu’on y trouve l’idéal où nous tendons, nous, les pèlerins du Carmel que Notre-Seigneur prédestina aux embrasements de Son Amour par la souffrance, nous qui avons appris de celle qui fut initiée à ses plus profonds secrets le détachement des choses périssables, nous qui répétons avec elle parce que nous le sentons comme elle : « Ce sont les vivants de la vie spirituelle qui me paraissent les vrais vivants. Tout le reste est un songe et ceux qui vivent de la vie de la terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux aucune compagnie. Tout ce que je vois par les yeux du corps me paraît un simulacre. Au contraire, ce que je vois avec les yeux de l’âme, c’est la vraie réalité, la seule que je désire — mon Jésus !… »