Pour finir, une critique ou plutôt un regret : la dernière partie du volume ne se rattache guère à ce qui précède. Brusquement, M. Bertrand passe des splendides états d’âme qu’il vient de nous décrire, selon les règles les plus exactes de la Mystique, à un bref résumé de l’action térésienne sur les contemporains et aux rapports de la sainte avec Philippe II. On attendait autre chose, par exemple un récit de la vie active de la sainte d’après ce document incomparable : le Livre des Fondations. Il y a là matière à un second volume qui complèterait le travail de M. Bertrand. On veut espérer qu’il l’écrira. Il possède tout ce qu’il faut pour que ce livre soit un chef-d’œuvre :


Un témoignage. — Qu’une tertiaire dominicaine se risque à donner un aperçu de l’ordre dont elle relève, cela semblera peut-être à quelques-uns une entreprise passablement téméraire. C’est pourtant ce que vient de tenter Mlle Renée Zeller[18]. — Le préfacier avait formulé cette crainte : « Que vont dire, demande-t-il, les gens grincheux ? Une femme décrire la vie d’un ordre religieux, viril entre tous ! Une vie que l’on n’a pas soi-même menée ! Quelle autorité et, par suite, quelle confiance ? Aussi m’a-t-il semblé que ce qu’on me demandait c’était d’inscrire, au lieu d’une préface, mon nom précédé de quelques mots qui diraient : pour copie suffisamment conforme. C’est ce que je fais mais sans limitation et sans réticence. » Un peu plus loin, il ajoute : « L’auteur a longuement fréquenté l’âme chaude et fleurie du bienheureux Henri Suzo. A sa suite, il a répandu, à travers son œuvre, une ardeur et un souffle printanier qui n’en altèrent pas le contenu. Les âmes austères qui liront ce livre n’oublieront pas que les fleurs ne font pas injure aux fruits ; que l’émotion sincère ne porte pas atteinte à la vérité. »

[18] Renée Zeller, La vie dominicaine, préface du P. Mandonnet O. P. (1 vol. chez Grasset).

Pour moi j’avais confiance. Ouvrant le volume, je me remémorais que Mlle Zeller avait prouvé précisément par les travaux qu’elle consacra au grand contemplatif Henri Suzo que son talent unissait le sentiment des réalités de l’histoire au sens des réalités mystiques. Je n’ai pas été déçu. Il y a dans ce livre : la Vie dominicaine de quoi intéresser et instruire non seulement les familiers de l’ordre mais encore tous ceux qui savent que, parmi l’océan de folies dont l’humanité docile au Diable submerge la création, maints îlots où la sagesse aime à se réfugier s’appellent : les ordres religieux.

Le volume comprend deux parties : I. Origine et organisation de l’ordre des frères-prêcheurs avec tout d’abord, une vie résumée dans ses grandes lignes, du fondateur : saint Dominique. Puis la vie également retracée en ses traits les plus essentiels du restaurateur de l’ordre en France au XIXe siècle : le Père Lacordaire. II. La formation religieuse chez les dominicains. C’est, à mon avis, la partie la plus attrayante du volume car Mlle Zeller a su y empreindre cette flamme pour la gloire et le service de Dieu dont il est visible qu’elle est pénétrée. Et il faut louer également le chapitre intitulé : l’Étudiant, elle a su y évoquer cette grande figure de saint Thomas d’Aquin dont la doctrine constitue le temple de granit où résident les dogmes immuables, dont la forte voix ne cesse de retentir à travers le monde pour imposer silence aux rumeurs batraciennes de l’incrédulité : Dedit in doctrina mugitum quod in toto mundo sonavit, a dit l’un de ses premiers disciples. Enfin l’on appréciera, pour peu qu’on ait le culte de la vie intérieure — pour peu qu’on soit de ces abeilles qui butinent, de préférence, parmi les roses de l’amour divin, le pollen ardent de la Mystique, les deux chapitres qui portent ces titres : la sainteté dominicaine et le baiser de saint Dominique et de saint François. Voici quelques lignes qui donneront une idée de l’art propre à Mlle Zeller et qui feront saisir combien elle se montre experte à faire tenir beaucoup de choses en peu de mots :

« Si, déjà, par la contemplation et l’utilisation de la vie souffrante du Sauveur, la psalmodie des heures canoniales peut, non seulement rendre à la Trinité le tribut de louange du Christ, en tête de ses frères les hommes, mais encore continuer son œuvre salvatrice des âmes, que dire des réalités du sacrifice de l’autel, centre et pivot du jour liturgique ? La seule image du Crucifié retenait saint Thomas d’Aquin à genoux, l’orbite agrandie par la vision interne des merveilles de l’Amour. Mais que se passe-t-il donc entre Jésus et son prêtre lorsque, la consécration faite, le regard divin perce le voile léger des azymes pour plonger dans celui de l’officiant, rivé, à son tour, sur cette petite chose blanche où palpite le Cœur infini ? Là, le théologien dominicain s’hypnotise, en quelque sorte, à la vision de la Trinité, perçue dans le Christ qui, descendant, entraîne avec Lui le ciel. Il se laisse pénétrer, submerger, emporter par le flot de lumière qui flue de l’Hostie et remonte incessamment à sa source, après s’être élargi en vagues toujours plus envahissantes et plus victorieuses. Identifié au sacrifice qu’il accomplit, il devient l’adoration même et la Rédemption en ce Christ dont il a pris la voix et la place et dont la vie se transfuse en lui. Il renouvelle, en vérité, le Calvaire avec la gloire qui en jaillit jusqu’aux inaccessibles hauteurs du ciel de Dieu et la miséricorde qui s’en répand sur l’humanité… Sa vie de louange est emportée dans le torrent ascendant de celle de Jésus et sa vie pénitente dans l’écoulement incessant des grâces de salut. Lorsque, selon un rit de son Ordre, le prêtre dominicain baise le bord du calice où, tout à l’heure, il va puiser à la fois la Sagesse en sa source et l’amour répandu dans le sang du Sauveur, un pacte secret s’établit entre le Dieu fait homme et l’homme divinisé par la miséricorde de Dieu : « Je suis tien jusque dans tes souffrances et dans la mort » dit le geste aimant du sacrificateur et la Victime de répondre : « Voici que je suis avec toi tous les jours et jusqu’à la fin. » Le principe de la sainteté dominicaine, reproduction totale du Christ, gît dans ce mystérieux échange. »

Belle page, tout imprégnée de féconde doctrine, toute débordante de symboles magnifiques pour les âmes éprises de Jésus et désireuses de souffrir avec Lui. Elle n’est pas unique dans le livre de Mlle Zeller. C’est pourquoi vous ferez bien d’en enrichir votre bibliothèque.


En pays de mission. — Il n’est pas aux antipodes ce pays de mission, mais au cœur même de la France. Les peuplades qui l’habitent ne se composent point de païens à qui l’Évangile ne fut jamais prêché. Non, c’est un bracelet de communes encerclant le monstrueux Paris. On y trouve des électeurs et des contribuables. Et si l’enseignement laïque en a fait des sortes de sauvages, n’oubliez pas qu’il n’y a guère plus d’un siècle, ils connaissaient encore la civilisation parce qu’ils se groupaient en paroisses dont la flamme vitale se perpétuait devant le Saint Sacrement. Depuis, la Révolution est venue qui, niant Dieu, animalisa la nature humaine. Il en résulta cette société, dévote à la Finance, esclave de la machine, qui remplaça le Crucifix par un coffre-fort et par une pile électrique et qui se considère comme une incarnation de cette entité fabuleuse : le Progrès. Elle se subdivise en bourgeois et en prolétaires qui se considèrent avec une méfiance haineuse et ne laissent passer aucune occasion de s’exploiter les uns les autres en attendant qu’ils s’entredéchirent.