C’est donc tout autour de la grand’ville chatoyante et purulente que s’agglomèrent, en grand nombre, ces salariés dont les précurseurs de l’Antéchrist ont mutilé l’âme sous prétexte de les émanciper. Parmi eux, l’on ne rencontrerait que ténèbres si, dans cette région qui porte le sobriquet significatif de ceinture rouge, l’Église, répétant la phrase toute frissonnante de pitié que prononça Notre-Seigneur : Misereor super turbam, ne rallumait, avec un zèle infatigable, l’étincelle de la foi. Ainsi se propagent des incendies d’âmes là même où l’on aurait pu croire qu’il n’y aurait plus désormais que cendres froides et scories nauséabondes.
Dans un livre admirable, en regard duquel toute la littérature profane de l’année, sans aucune exception, m’apparaît un très vain bavardage, un jésuite, le Père Lhande vient de décrire le labeur héroïque des prêtres qui ont accepté la tâche infiniment ardue d’évangéliser ces barbares inconscients. Le livre s’intitule : Le Christ dans la banlieue[19]. Point de déclamations ni d’artifices de rhétorique : des faits très simplement rapportés : l’effroyable pénurie de croyances religieuses en des milliers d’âmes, le cri d’alarme de quelques dévoués qui savent, par expérience, que « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain », l’existence apostolique des prêtres qui se donnent tout entiers à rénover ici le règne de Jésus, frère des pauvres. Voici le presbytère d’un de ces intrépides :
[19] P. Pierre Lhande, Le Christ dans la banlieue, 1 vol. chez Plon.
« Nous montons les quatre planches d’un invraisemblable perron. Il y a là une salle de trois mètres carrés, aux murs décrépits, sans fenêtres, que la porte ouverte seule peut éclairer. Ni chaises ni bancs. Le mobilier consiste en une pendule dont l’émail est tombé, sauf sur un mince losange entre neuf et onze heures !
Elle marche ! dit l’abbé avec fierté.
— Ah ? Et comment reconnaissez-vous l’heure ?
— On a l’habitude.
Je m’approche indiscrètement d’une porte : — Je crois bien que vous logez ici, n’est-ce pas ?
— Oui, jusqu’à ce que le toit me tombe sur la tête… Ça peut arriver, paraît-il.
L’abbé a tourné le loquet. Nous voici dans un réduit dont les fenêtres sont garnies de morceaux de cartons en guise de vitres. Des piles de livres encombrent les trois-quarts de l’espace. Au milieu, un petit poêle, ronflant de toutes ses forces, essaie de chauffer, à travers les cartonnages bosselés des croisées, aussi bien la cour, l’avenue, le quartier que la salle elle-même :
— Ma chambre, dit l’abbé.
— Je regarde, stupéfait, mon interlocuteur qui ajoute d’un air détaché, en fermant la porte : — Oh ! moi, le confortable ne m’intéresse pas… »
Tel est le ton. Ni prêches, ni creuses apostrophes. Et ce livre dit le vrai avec une telle force de persuasion qu’il secoua l’inertie « bien pensante » et que, dans un grand nombre de cœurs, pesamment embourgeoisés, il réveilla l’amour de Dieu par l’amour des pauvres…
Tandis que je méditais ces pages, j’y voyais briller une lumière analogue à la trace de feu laissée dans mon âme par les heures où j’ai suivi saint Paul dans les plus misérables faubourgs de Thessalonique et de Corinthe. Ensuite, un souvenir me revint tellement vivace et si chargé de sens spirituel qu’il faut que je vous le rapporte.
C’était dans une assez grande ville du sud-est, tout enfumée et toute retentissante de tintamarres métallurgiques. J’y étais venu voir un de mes amis, médecin fort occupé du fait que divers administrateurs d’usines l’avaient choisi pour donner ses soins à ceux de leurs ouvriers qui se laissaient agripper par les crocs d’un laminoir ou rissoler par le retour de flamme d’un haut-fourneau. Précisément, le jour de ma visite, des coups de téléphone fébriles ne cessaient de réclamer le docteur aux quatre coins de la fournaise industrielle pour des pansements dont l’urgence s’imposait.
— Vous voyez, me dit-il, je n’ai pas une minute à moi !… Comme, de votre côté, vous n’avez que cette journée à me donner, je ne vois qu’un moyen pour que nous puissions causer un peu : je vous prends dans mon auto ; vous m’accompagnez à travers les quartiers où gîtent mes éclopés. Chemin faisant, nous avons le temps d’échanger quelques propos et lorsque je serai obligé de vous quitter un quart d’heure ou davantage, vous connaissant, je suis sûr qu’en remède à l’attente, vous découvrirez de quoi ne pas vous ennuyer.
— Cela va très bien ainsi, répondis-je.
Nous avions suivi ce programme. Déjà, deux ou trois fois, il avait interrompu notre conversation pour s’engouffrer dans les couloirs obscurs et puants de maisons sordides. Et, que ce fût dans une rue ou dans une autre, descendu de l’auto et faisant les cent pas à l’entour, je constatais le délabrement et la saleté des taudis où la prétendue civilisation du XXe siècle entasse ses prolétaires.