— Quand on pense, me dis-je, qu’il n’y a pas de semaine où des journaux et des revues ne dénoncent, en des tirades redondantes, ces ignominies, point de parades électorales où les charlatans, qui exploitent cette force aveugle : le suffrage universel, ne promettent pour le lendemain de leur avènement, la suppression de ces infâmes baraques. Tout pour le bien-être du peuple ! s’écrient, la main sur le cœur, ces philanthropes. Résultat : néant. — Nous vivons à une époque de verbalisme où, quand on a prononcé un discours à résonnance généreuse, imprimé une tartine humanitaire, on s’imagine volontiers qu’on a rempli son devoir et que tout est sauvé. C’est ce que les primaires, de cervelle ratatinée, à qui nous avons la naïveté de confier le pouvoir législatif nomment le Progrès. Cependant, des familles nombreuses, ouvriers, ouvrières, apprentis, vétérans de la machine, sont condamnés à pourrir, empilés les uns sur les autres par une société au maintien de laquelle ils sont pourtant indispensables mais que le culte exclusif de la déesse Pécune a rendu aussi féroce que stupidement égoïste. Quand le démon du communisme entrera en scène et changera tout à fait en bêtes carnassières ces malheureux saturés de sentences matérialistes, quand les égorgements et les incendies se propageront par toute la terre — ce qui sera le prodrome du règne de l’Antéchrist — les Bourgeois hurleront : Mea Culpa ! Mais Dieu se fera sourd. Car la Bourgeoisie a tout mérité…
Ainsi j’assemblais des pensées de colère et de désastre. Mais alors la grâce de Dieu me fit apercevoir l’autre face de la question, celle qui n’est jamais longtemps sans revenir à l’esprit de ceux que l’habitude de vivre avec Jésus souffrant doue d’un regard lucide pour dénombrer les égarements de l’aveugle humanité. Et comme, pour peu que nous soyons détachés de ce bas-monde et des illusions qu’il engendre, le Surnaturel ne cesse de nous investir, comme les signes nous en deviennent aisément perceptibles, je reçus, à ce moment même une image qui me montra l’état d’âme réel des infortunés, bourgeois, patriciens ou prolétaires, que nulle clarté d’En-Haut n’attire plus vers l’étable de Bethléem.
L’auto stationnait juste en face d’un de ces très humbles sanctuaires que l’on rencontre çà et là dans les quartiers pauvres et que le vocabulaire ecclésiastique désigne, je crois, sous ce nom : « chapelles de secours ». Façade de briques noircies, deux fenêtres en ogives aux carreaux verdâtres, une porte exiguë, badigeonnée d’ocre terne, l’édifice malingre longeait le trottoir à l’alignement des autres maisons et, seule, une croix à peine en relief sur l’un des vantaux avertissait que ce n’était pas ici un hangar quelconque.
J’y entrai d’autant plus volontiers que j’ai du penchant pour les églises dépourvues de faste. Toutefois, qu’on n’aille pas se figurer qu’infecté de maussaderie huguenote, je réprouve les basiliques et les cathédrales où le grand art et la richesse se dépensent avec profusion au service de Notre-Seigneur. Si les métaux précieux sont bons à quelque chose c’est à être forgés en tabernacles où repose la Sainte-Hostie. Si des musiques graves et profondes comme l’Océan, des peintures pareilles à des rêves de paradis, des étoffes qui évoquent des aubes de printemps sur des jardins en fleurs sont quelques parts à leur place c’est dans les nefs où la piété catholique réunit ses fidèles pour célébrer la gloire de cette beauté absolue : la Sainte Trinité. Mais voici un fait : c’est toujours dans quelque chapelle perdue au fond d’un quartier de misère, et elle-même fort dénuée d’ornements pompeux, que j’ai le mieux senti la présence de Notre-Seigneur. Lui qui voulut être le Pauvre par excellence, il se plaît parmi les pauvres. Et c’est sans doute parce que je ne possède nul bien au monde que sa tendresse me pénètre d’une façon si admirable dans les sanctuaires indigents où j’aime à me blottir contre son Cœur.
Tel était celui où je venais d’entrer. A cause du temps couvert et aussi parce que les fenêtres parcimonieuses n’y laissaient s’insinuer que fort peu de jour, il y faisait obscur. Ce fut presque à tâtons que je gagnai l’un des bancs alignés devant l’autel. Quand je me fus agenouillé, le recueillement me prit tout de suite. A travers cette pénombre où scintillait, solitaire, la petite lampe qui veille devant le Saint-Sacrement, mon âme se reposait suavement aux pieds du Bon Maître et le contemplait, épanouie en une de ces oraisons de quiétude où l’adoration ne cherche pas de mots pour s’exprimer « parce qu’elle a choisi la meilleure part ».
Personne autre que Lui et moi dans la chapelle. Une atmosphère de paix et de silence y régnait si souveraine que même les bruits de la ville, au-dehors, semblaient avoir reculé vers les lointains pour se fondre en un murmure indécis. Je crois que je serais demeuré là toute la journée sans m’apercevoir de la fuite des heures. Quand je repris quelque peu conscience des choses extérieures, je découvris que je n’étais plus seul : une femme, entrée pendant que je m’absorbais en Jésus, se tenait assise, à trois ou quatre pas sur ma droite, dans la même rangée de bancs que moi.
Au premier aspect, elle ne présentait rien de particulier. Je la vis comme une ménagère d’une quarantaine d’années, portant un fichu de laine grisâtre sur la tête, vêtue d’un caraco et d’une jupe propres mais ternes et fort usagés, chaussée de galoches informes. Il était probable qu’elle avait l’habitude de rendre ainsi visite à la Présence Eucharistique afin d’y puiser secours contre les soucis et les chagrins d’une existence précaire.
Je ne lui donnai tout d’abord qu’un coup d’œil indifférent et j’allais renouer le fil de mon oraison quand, soudain et sans que je saisisse d’abord pourquoi, je fus obligé de la considérer d’une façon beaucoup plus attentive.
J’essaierai d’expliquer, pour ceux qui reçurent le sens de la Mystique, ce que me représenta en Jésus cette créature inattendue.
Ce fut son regard qui me capta. Il était effrayant car les prunelles, dilatées à la limite du possible, fixaient le tabernacle avec une expression rigide où il n’y avait ni amour, ni confiance, ni même un rudiment d’espoir mais l’expérience très amère d’un passé privé de Dieu, la pesanteur ténébreuse d’un présent que Dieu n’éclairait pas, la désolation indescriptible d’un avenir où le soleil de la foi en Dieu ne se lèverait jamais plus. Et il y avait aussi — dans ce regard — comme le désir suppliant d’un miracle qui, sans qu’elle eût recours aux prières oubliées, rendrait à cette âme le sentiment de son immortalité.