J’eus alors l’intuition que cette femme, prostrée devant le Saint-Sacrement et ne trouvant rien à lui dire, n’était que le reflet perçu « comme dans un miroir » — selon le mot de l’Apôtre — d’une réalité formidable. Dans l’ordre surnaturel, qui est l’ordre suprême, elle figurait la société d’aujourd’hui, écartée de Dieu par les artifices des Sept Démons qu’elle adore, enceinte de l’Antéchrist et proche de son terme, éprouvant encore, par une sorte d’instinct, la nostalgie de Jésus mais incapable désormais de l’appeler à son aide.
Bouleversé de pitié, je sentis qu’à cette foule qui tâtonne dans une nuit sans étoiles, il était coupable de décocher des malédictions et des anathèmes. Il fallait, à l’exemple des prêtres admirables qui, sans dégoût pour les purulences dont elle ruisselle, lui impriment au front le baiser de paix, l’aimer comme le plus souffrant des membres de Notre-Seigneur et convoiter de souffrir pour elle…
La femme avait disparu. De nouveau, je priais tout seul dans la chapelle si pauvre et si bénie d’être pauvre. Mais une joie angélique me dilatait le cœur car je croyais entendre mon Maître dire tout bas : Misereor super turbam. Elle rayonnait en moi la douce phrase pathétique auréolée d’arc-en-ciel ! Je répétais après Lui : — Misereor super turbam !… Et, une fois de plus, parce que je l’avais demandé, je suivis, avec Lui, la Voie douloureuse.
NOTES TESTAMENTAIRES
Marivaux : Nous qui sommes bornés en tout, pourquoi le sommes-nous si peu lorsqu’il s’agit de souffrir ?
Lapillus : Parce que la souffrance rédemptrice est la loi du monde et nous fait mériter la Béatitude éternelle.
APOLOGIE SUCCINCTE
Et d’abord, pourquoi ce titre : Notes testamentaires ? Simplement parce qu’il est fort probable que je n’ai plus longtemps à vivre et surtout parce que les progrès du mal qui me tient m’empêcheront sans doute bientôt de manier la plume. J’ai prévu la chose au chapitre Argument ([page 73]) et j’y renvoie les esprits bénévoles qui eurent la patience de m’accompagner jusqu’à l’étape finale où nous voici parvenus.
Le présent livre sera donc le dernier que je publierai. Avant d’en formuler la conclusion qui se vouera toute, comme il sied, à Notre-Seigneur, je voudrais récapituler mes rapports avec les hommes du siècle — particulièrement avec la gent-de-lettres — et montrer — si possible — qu’il était non seulement logique mais encore nécessaire que mon œuvre suscitât des contradictions acrimonieuses et qu’elle me valût, en revanche, des amitiés à toute épreuve. Au surplus, je ne m’étendrai pas outre mesure à ce sujet. Il suffira que j’indique brièvement et nettement quelques faits significatifs et que j’en fasse ressortir les conséquences en me plaçant au point de vue de la vie intérieure — le seul qui nous intéresse, mes lecteurs habituels et moi-même.
Au cours d’un article étendu et, en somme, assez perspicace qu’il voulut bien me consacrer dans le Mercure de France de juillet 1922, M. Tancrède de Visan a écrit ceci : « Retté a soulevé des haines violentes dans la littérature. J’aurais eu peine, moi-même, à les imaginer si je n’avais reçu les confidences de plusieurs de ses contemporains. »