Lisant ces lignes, les personnes qui ne connaissent pas les mœurs et coutumes de la gent-de-lettres se demanderont quel crime j’ai bien pu commettre pour m’attirer à ce point la malveillance et les rancunes des écrivains qui manifestèrent, à mon propos, un courroux exceptionnel.
Mon crime, le voici : ayant toujours eu le goût de l’indépendance et l’amour de la solitude, je ne suis le captif d’aucune coterie. Plutôt que de barboter, en palmipède docile, dans les auges qui jalonnent cette basse-cour passablement mal-tenue : la littérature d’aujourd’hui, j’ai cherché ma provende intellectuelle dans des halliers bourrus où mûrissent des fruits dont la saveur âpre ne peut que déplaire aux scribes domestiqués[20]. Quand j’ai porté des jugements sur les livres qui se publient au jour le jour, je l’ai fait sans tenir compte des modes et des engouements qu’affichaient maintes « petites chapelles » qui prétendaient réunir une élite. C’est ainsi qu’à la grande indignation des symbolistes, j’ai signalé dans la prose et les vers de feu Stéphane Mallarmé un cas de détraquement plus ou moins esthétique dont tout cerveau bien constitué devait éviter la contagion. Enfin, et surtout, les intrigues, coalitions, dissensions, polémiques, papotages, menées envieuses, réputations soufflées comme des baudruches, ragots de concierges, où le clan des porte-plume dépense les trois-quarts de son activité, m’ayant toujours paru du plus haut comique, je les plaisantai, sans fiel, chaque fois que l’occasion s’en présenta.
[20] Ceux qui suivent mes écrits reconnaîtront ici une allusion à la préface de La Basse-Cour d’Apollon.
En voilà suffisamment pour faire comprendre les sentiments peu fraternels que professent à mon égard tant de « chers maîtres » dont j’ai refusé de prendre au sérieux le pontificat. Mais il y a autre chose que ces petites rumeurs d’une catégorie d’humanité follement éprise d’elle-même.
Dans les Lettres à un Indifférent, j’ai raconté comment je dois, en grande partie, ma formation religieuse au Père Burosse, chapelain de l’hospitalité de Lourdes, qui fut mon directeur d’âme pendant plus d’une année. Non seulement il m’apprit à observer les disciplines générales de l’Église, mais encore il développa, selon une méthode de strict ascétisme, la vocation contemplative qu’il avait discernée en moi.
Me portant une vive affection — que certes je lui rendais bien — et m’ayant étudié de fort près, il voyait si clair dans mon âme qu’il fut bientôt à même de m’indiquer la demeure que le Père éternel m’assignait dans sa Maison et l’avenir qui m’y attendait. Je me rappelle, d’une façon très nette, la circonstance où il me donna cet enseignement et la prédiction qu’il me fit à la suite.
Depuis quelques mois, je m’étais beaucoup dépensé pour le bien d’une œuvre dont on m’avait demandé, instamment, de m’occuper. En guise de récompense, j’eus à subir les mauvais procédés de ceux-là mêmes qui m’y avaient introduit. Plus encore, ils se concertèrent pour me dénigrer auprès de mon confesseur. Je me hâte d’ajouter que le Père Burosse, perçant à jour leur déloyauté, les rabroua, non sans quelque rudesse et les réduisit au silence en les mettant au défi de prouver leurs insinuations contre moi.
Cet incident où, sans avoir rien fait pour provoquer les manœuvres de mes adversaires, je m’étais vu en butte à une éruption de la malice qui élit domicile dans l’âme de certains dévots, m’avait fort contristé. Le Père Burosse s’en aperçut et c’est alors qu’il porta sur moi le pronostic où se résumait mon destin. Il me dit : — Au fond, je ne suis pas fâché que ces personnages obliques vous aient meurtri. Vous avez besoin de vous aguerrir car vous êtes prédestiné à la souffrance comme tous ceux que Dieu mène par les voies de la Mystique. A cet effet, il vous octroie le sentiment habituel de sa présence et l’intuition que l’univers extérieur tels que le perçoivent la plupart des hommes n’est qu’une représentation imparfaite de cet univers intérieur où les âmes que pénétra la Grâce illuminante reconnaissent le royaume du Christ.
Ce sont là d’énormes et redoutables privilèges. Pour qu’ils ne vous induisent point en tentation d’orgueil, Dieu permet que la Passion de son Fils soit le pain quotidien de votre oraison et que vous en ressentiez les angoisses dans votre chair et dans votre esprit — mais avec la certitude immuable que, si fervente que soit votre soif de sacrifice, jamais vous n’égalerez le Divin Modèle qui nous est offert en exemple. En outre, comme votre chère sainte Térèse vous en avertit, vous aurez à souffrir du fait qu’il y aura un désaccord continuel entre vos façons de voir et d’agir et celles d’un grand nombre. Si droites que soient vos intentions, ce grand nombre ne les comprendra pas. Vous gênerez, vous déplairez et on vous le fera sentir de telle sorte qu’il y aura des heures où il vous semblera que vous êtes un écorché vif qu’on obligerait de se frayer un chemin à travers un fourré de ronces. C’est alors que vous saisirez la signification intégrale de la parole de Jésus et que vous aurez lieu de vous l’appliquer sans réserve : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais parce que vous n’êtes pas du monde, à cause de cela, le monde vous hait ! Le serviteur n’est pas plus grand que le Maître. Et puisqu’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. »