Telle s’annonce votre vie parmi les médiocres chrétiens qui pullulent aujourd’hui dans l’Église. A en juger les péripéties d’après les piètres maximes de la sagesse humaine, elle sera donc fort peu enviable. Mais si on la considère du point de vue où se placent « ces fous à cause de Jésus-Christ » parmi lesquels saint Paul nous invite à nous ranger, elle sera pareille à un jardin de roses terriblement épineuses mais suavement odorantes et merveilleusement nuancées, Allez, mon enfant, beaucoup vous détesteront parce que vous refuserez de « servir deux Maîtres ». Mais d’autres, que Jésus choisit pour le suivre dans la voie douloureuse, vous aimeront, vous accompagneront jusqu’au pied de la Croix rédemptrice et, afin de s’en imprégner l’âme, recueilleront comme vous, le sang lumineux qui ruisselle du Sacré Cœur.
Et ceci compensera cela !
La prédiction de mon bon Père Burosse s’est réalisée de point en point. Parmi les catholiques j’ai rencontré force médiocres dont la foi routinière dégage une odeur d’encens frelaté. Ceux-là ne cherchent pas du tout à faire éclore en eux ces belles fleurs d’amour dont la graine se récolte chez les Apôtres et chez les Saints. Ceux-là se confinent dans les grisailles « bien-pensantes ». Promulguant cet axiome : « Il ne faut rien exagérer », ils tiennent surtout pour essentielle la maxime chère à tous les transfuges : « Dieu n’en demande pas tant… »
Nous qui avons la naïveté de croire que Dieu demande tout, il est inéluctable que nous soyons mal vus dans les salons où champignonnent ces âmes incurablement bourgeoises parce que l’esprit surnaturel les offusque comme un manque de tact. Leur religion, c’est un article du code des élégances. Notre religion, c’est un brasier que ravivent sans cesse les grands souffles de la Grâce. D’eux à nous, si peu de pensées communes !…
Aussi, nous leur sommes importuns. Et, pour ma part, comme je ne leur ai pas dissimulé que leur pénurie de zèle au service de Jésus me semblait abominable, ils ne me pardonnent point ma franchise. Des scribes à leur solde insinuent volontiers que je suis un vagabond insociable dont les personnes de quelque éducation doivent éviter le contact.
Or voyez combien leur opinion sur mon compte est justifiée : je n’ai jamais marqué la moindre intention d’amender nos rapports. Bien plus, je remercie tous les jours Notre-Seigneur d’avoir creusé un gouffre entre ces gens si pondérés et le pauvre Moi, son esclave très infime…
Où j’ai constaté le plus de divergence entre mes façons de voir et celles d’autres catholiques, c’est chez ceux qui s’intitulent libéraux ou démocrates. Entre nous je crains que toute entente sur des points capitaux soit impossible. En effet, depuis des années et désormais de plus en plus, je m’efforce d’appliquer le précepte de saint Paul : Nolite conformari huic saeculo. Eux soutiennent : — Il faut être de son temps. Et, dans leur bouche, cette formule signifie que, pour se faire tolérer par ses adversaires innombrables, l’Église doit adapter son Credo à l’esprit de la Révolution[21]. Sophisme effarant mais qu’ils ne cessent de reproduire en l’affublant de souquenilles plus ou moins disparates !
[21] Voici l’antinomie : la Religion catholique promulgue la souveraineté du Créateur ; l’esprit de la Révolution proclame la souveraineté de la créature.