En vain, on leur démontre, par l’histoire, l’expérience et le raisonnement, que l’alliance dont ils rêvent serait stérile ou n’engendrerait que de hideux avortons. En vain on leur prouve que les héritiers de la Révolution, athées irréductibles, haïssent nécessairement l’Épouse de Jésus-Christ et ne peuvent que mépriser les chimériques qui sollicitent leur bon vouloir. Ils se bouchent les oreilles et, si l’on insiste, manifestent le plus hargneux des courroux. Quiconque tente de les éclairer en reçoit les éclaboussures. Il n’est donc pas surprenant que, comme tant d’autres, j’aie subi leur disgrâce.
Il y a, du reste, entre nous, un surcroît de mésentente du fait qu’ils s’imaginent que, les critiquant, j’ai le désir d’affirmer des opinions monarchiques. Or, je ne m’en cache pas, la conviction s’est faite peu à peu en moi que le régime le moins mauvais, parmi ceux que les hommes inventèrent depuis que des civilisations se sont formées qui voulaient vivre, c’est le gouvernement héréditaire d’un seul. Homère le disait jadis et d’autres l’ont répété après lui qui n’étaient pas des intelligences débiles. Les exemples de corruption, de discorde, de gaspillage et de versatilité désastreuse que nous donnent les démocraties parlementaires ne peuvent qu’affermir tout esprit réfléchi dans cette opinion. Mais il ne s’ensuit pas que la Monarchie soit en toute occurrence une panacée sociale d’où résulte forcément l’âge d’or. En France, notamment, pour produire quelque bien, il serait indispensable qu’elle méritât intégralement ce titre de Fille aînée de l’Église qui fit jadis sa gloire et sa force. Un roi athée, se disant très chrétien par calcul, mais imbu de positivisme machiavélique, ne ferait qu’attirer sur nous la colère divine. Quelles que soient les tares de la démocratie, si celle-ci se prouvait sincèrement, foncièrement chrétienne, je la préférerais, sans hésiter, à une monarchie où l’Église ne serait considérée que comme un instrument de règne.
Au surplus, la question ne se pose pas actuellement. Rien n’est moins probable qu’une restauration. Et j’ajoute que l’attitude vis-à-vis de Rome de certains qui la préconisent d’une plume empirique ne donne pas envie de la souhaiter immédiate.
Donc, partisan de la royauté en théorie — et, si l’on veut, d’une façon platonique — en fait, je suis de ceux qui placent avant tout et au-dessus de tout le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ et qui ont dévoué toute leur existence à l’établir dans les âmes.[22]
[22] Ce qui manque à beaucoup de catholiques c’est l’esprit surnaturel. S’ils le possédaient, ils verraient combien l’Église est au-dessus de tous les partis. Et ils saisiraient ce qu’il y a de divine ironie dans la phrase de Notre-Seigneur : « Rendez à César ce qui est à César. »
Nous ne sommes ni des catholiques libéraux, ni des démocrates-catholiques, ni des catholiques d’Action française. Nous sommes des catholiques tout court ayant pour devise : Dieu d’abord.
Nous voyons l’univers courir à des catastrophes indicibles parce qu’il s’enfonce, chaque jour davantage, dans ce matérialisme pourri d’amour de l’or et de frénésie luxurieuse où l’engluent les Précurseurs de l’Antéchrist. Nous voyons nombre de baptisés se détourner du Crucifix rédempteur à cause des mirages que ces missionnaires de Satan font défiler sous leurs yeux. Il semble que l’heure sonne où se réalise la prédiction si nette qu’on lit dans l’Épître à Thimothée : « Un temps viendra où les hommes ne pourront plus souffrir la saine doctrine. Au contraire, ayant une extrême démangeaison d’entendre ce qui les flatte, ils auront recours à une foule de docteurs habiles à satisfaire leurs penchants. Fermant l’oreille à la vérité unique, ils l’ouvriront à des fables. »
En ce péril extrême, persuadés qu’il n’y a de salut possible que par Jésus, nous nous écartons de quiconque prétend trouver un remède aux maux de l’Église parmi les drogues que distillent, dans des laboratoires obscurcis de vapeurs malsaines, les illusionnés de la politique. Soucieux de maintenir intacte la Tunique sans coutures, nous nous conformons strictement à la doctrine que promulguent les Vicaires du Sauveur parce qu’elle seule entretient la flamme du surnaturel dans les âmes en butte aux attaques véhémentes ou sournoises du rationalisme. Nous sommes avec Pie X qui a dit : Il faut tout construire dans le Christ. Nous sommes avec Pie XI qui a dit : Celui que nous proclamons notre Roi universel, c’est le Christ. Déclarations émouvantes ! Elles font tressaillir d’amour de Dieu les âmes habituées à l’oraison car elles leur attestent que le cœur de Jésus bat toujours dans son corps mystique : l’assemblée des fidèles et que le Paraclet ne cesse d’inspirer les Chefs de l’Église pour tous les actes de leur magistère infaillible.
Toutefois, se soumettre au Pape, non seulement par discipline mais encore par un vif sentiment de sa haute clairvoyance en ce qui regarde le bien des peuples, en outre, s’appliquer, par fidélité au Christ, à ne pas être de son temps, cela vous attire l’hostilité de ceux d’entre les catholiques qui errent par excès de confiance dans la raison humaine ou qui s’éprennent de cette décevante idole : le fétiche-Progrès.
Comme je l’ai dit plus haut, j’ai connu cette tribulation. En voici un épisode choisi parmi les plus anodins. Je venais de publier Jusqu’à la fin du monde, livre où, d’aventure, j’eus à rappeler quelques idées fausses dont M. Marc Sangnier fait ses délices. Inutile, je pense, de spécifier que je m’étais exprimé avec calme et que les lignes consacrées au rêveur inconsistant du défunt Sillon présentaient surtout un intérêt documentaire. Il n’en fallut pas plus pour faire entrer en éruption un démocrate impulsif dont, par charité, je tais le nom. Il m’écrivit une lettre furibonde où, entre autres aménités, je lus ceci : « Sangnier, vous voudriez bien le tuer, n’est-ce pas ? » (Absolument sic).