Désire-t-on un commentaire de cette phrase étonnante ?

Le voici : « Le nombre des sots est infini ». Ce n’est pas moi qui dis cela, c’est la Sainte Écriture. Or, quand je reçois — ce qui arrive encore assez souvent — des épîtres ou des articles de ce ton, je suis contraint d’avouer qu’il existe une variété de sottise spécialement catholique…

En d’autres circonstances, j’ai reçu beaucoup d’injures, parfois des ennemis de Jésus, parfois aussi de gens qui affichaient un grand zèle pour l’Église. On a répandu sur mon compte des légendes ineptes — voire quelques calomnies. Poussières qu’emporte le vent qui passe !…

Je n’ai qu’un fait à opposer à ces vilenies couvées, en général, par de très pauvres cervelles qu’il faut prendre en pitié : je mène, au grand jour et par dilection, une vie à peu près cénobitique et qui n’a rien à redouter des enquêtes les plus ombrageuses. Et n’importe qui est à même de le constater.

Quant aux gens-de-lettres d’aujourd’hui, je n’attends de la plupart aucune équité. Mes lecteurs savent maintenant pourquoi. Mais je dois ajouter ceci : pour les écrivains en général, la littérature constitue le tout de l’existence. Pour moi, elle est une bague au doigt et rien de plus. L’objet capital de mes pensées et de mes affections réside ailleurs. Les choses étant de la sorte, on comprendra sans peine qu’il y ait peu de corrélation entre eux et mon humble personne.

Peut-être quelques-uns me rendront-ils justice après ma mort. C’est possible et même assez vraisemblable. Mais je dois mentionner, en toute franchise, que cette éventualité ne me préoccupe guère. Mon Juge ne siège pas ici-bas. Il domine les contingences humaines. Et la sentence qu’il prononcera sur mon œuvre sera souverainement adorable — soit qu’elle la condamne, soit qu’elle l’absolve…


Pour clore cette apologie testamentaire, qu’il me soit permis de dire quelques mots des « compensations » que mon Père Burosse m’avait prédites et que j’ai reçues.

Si je conformais mon existence à cette prétendue « bonne loi naturelle » dont se réclame l’athéisme, je serais un personnage des plus moroses. En effet, je suis vieux, continuellement souffrant et aussi pauvre qu’on peut l’être.

Eh bien, je suis gai.