Sainte Térèse, ma mère spirituelle, qui fut et qui reste le grand poète de l’allégresse en Dieu, écrivait, un jour, d’Avila au Père Gratien, son confesseur et son disciple, pour lors en proie à maints ecclésiastiques tout revêches sous une carapace d’austérité glacée : « Ne me parlez pas de ces dévots qui prennent un air renfrogné et qui n’osent ni parler ni rire ni respirer de peur que leur dévotion ne s’évapore !… »

— Comme elle avait raison ma chère Sainte et que je suis heureux d’avoir appris à son école cette gaieté qui s’ensoleille au regard du Sauveur et qui, comme un oiseau des printemps du Paradis, déploie ses ailes dans une chaude atmosphère d’oraison, bien au-dessus des brumes cadavéreuses où se noient les fêtes lugubres des gens du siècle !

Je suis gai, non par affectation de stoïcisme mais parce que la foi qui me fut naguère octroyée, par faveur infiniment gratuite, me vaut ce sentiment habituel de la présence de Dieu qui transfigure la vie intérieure — qui rend l’âme pareille à une cathédrale tout illuminée d’une profusion de cierges, toute harmonieuse d’alleluias infatigables.

Merveille de la Grâce qui vivifie toutes les heures de la journée ! Je pensais à quelque arrangement ménager ou je soumettais à la pierre de touche de l’analyse un texte littéraire que je venais de lire et dont la forme m’avait retenu ou je retournais de cent façons dans ma tête les phrases d’un chapitre en train.

Tout à coup, la présence adorable se fait sentir en moi et m’envahit l’âme avec une impérieuse douceur. — Oh ! dis-je, le Maître est là !… Et je laisse tout et j’oublie le monde entier pour le contempler tandis que mes puissances se dilatent dans son amour et s’épanouissent comme de jeunes floraisons sous un grand ciel d’été sans nuages…

Ou bien encore, je dormais d’un sommeil paisible et voici que la divine Présence se manifeste en mon repos — jet de feu fulgurant parmi les ombres de la nuit. Aussitôt, elle m’absorbe jusqu’au matin en une oraison sans paroles où mon âme se déverse en Jésus comme un fleuve dans l’Océan. O bienheureuse insomnie !…

Ou enfin, je marchais dans la rue, l’esprit à quelque visite de politesse, d’utilité ou d’agrément. Peut-être aussi flânais-je inoccupé, requis seulement par les devantures des boutiques, l’œil amusé par les silhouettes des passants. Or voici que, par cas fortuit, je côtoie la façade d’une église dont le portail est entr’ouvert. Alors, il me semble encadre la voix du Bien-Aimé me chuchoter : — Ta visite, elle est pour moi, viens être seul avec moi…

Et j’entre ; et je vais m’agenouiller devant le Saint Sacrement et je goûte une paix si souveraine à ce tête à tête avec Jésus caché sous de très humbles apparences que je perds jusqu’au moindre souvenir du motif qui m’avait fait sortir de chez moi…

Plus j’avançais dans la voie étroite, plus la Présence divine se révélait à moi sous son aspect de perfection absolue. Alors, je me vis très difforme et je compris que pour la mériter toujours davantage, il me fallait, sans restrictions et dans la mesure entière de mes forces, réprimer en moi tout ce qui, par pensées, paroles et actions, entraverait l’élan de mon âme vers cette infinie Beauté dont l’image l’emplissait de lumière. Chaque fois que j’avais mis de la persévérance à briser les chaînes qui me rivaient à l’habitude du péché, je me sentais indiciblement fortifié. Ah ! c’est que je saisissais, avec une lucidité nouvelle, la portée de la promesse que nous fait le Bon Maître quand il nous dit : La Vérité vous rendra libres. Elle se développait en moi de la sorte : — C’est Lui qui est la Vérité, c’est Lui le modèle incomparable de toutes les perfections ! Si donc je m’efforce de l’imiter, il me retirera de l’esclavage des sens, il me rendra libre — en Lui. Et il m’infusera cette plénitude de la joie que saint Jean l’entendit annoncer aux disciples le soir de la Cène.

Je me mis à la besogne. Assuré que moins j’accorderais à la nature plus j’obtiendrais de la Grâce je m’adonnai, d’un cœur allègre, à l’ascétisme. J’eus, au début, de grandes défaillances car je ne suis qu’une pauvre balayure d’orgueil et de sensualité. Mais, sans me décourager, je me châtiai par de rudes pénitences. Et comme je suis resté l’homme de bonne volonté en marche sous le regard de Jésus, au déclin de mes jours terrestres, Il m’apprend à considérer comme des bénédictions ces épreuves que le monde a en horreur : infirmités de l’âge, souffrances corporelles ; pénurie d’argent.