— Méfiance, dis-je, la maison recèle peut-être des inconvénients qui ne se découvriront qu’à la longue.
— Oh ! vous pensez bien que j’ai examiné les choses de près avant de traiter. Et puis voilà bientôt un an que nous sommes installés et ma femme, qui ne manque pas de sens pratique, vous dira comme moi que nous n’avons pas lieu de regretter notre achat.
— En effet, appuya Mme Dufoyer, et d’ailleurs je vous affirme que, de mon côté, j’avais pris toute sorte d’informations. Pour tout dire, je dois avouer que cette enquête ne m’a pas fourni beaucoup de résultats. Vous connaissez nos paysans : ce sont les êtres les plus fermés du monde. Lorsque je demandais à nos voisins s’ils savaient le motif pour lequel une maison, si commode et d’aspect si plaisant, demeurait vide depuis tant d’années, ils pinçaient les lèvres ou prenaient un air distrait et détournaient la conversation. Lorsque j’insistais, les moins sur leurs gardes répondaient : — Ben oui, c’est une bâtisse pas chétive… Je revenais à la charge ; je les pressais afin qu’ils m’indiquassent les tares possibles. Tout ce que j’obtins fut cette réponse : — Il y en a qui n’en disent rien… Jamais je n’ai pu les sortir de ces phrases évasives. Alors, que voulez-vous, nous avons conclu et, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu à nous en repentir.
Échangeant ces propos, nous avions suivi la venelle où s’élevait la maison qui les suscitait. La nuit était très obscure d’autant que de gros nuages encombraient le ciel et que nulle lanterne municipale n’éclairait la voirie. Il en résulta qu’arrivés chez mes amis, je ne perçus que confusément la façade sans pouvoir me rendre le moindre compte des entours. Retenez ce détail. Il a son importance.
A souper, la conversation erra parmi les souvenirs que nous avions en commun. Elle ne se prolongea, d’ailleurs, pas très tard. J’y mettais assez peu d’entrain, le voyage m’ayant extrêmement fatigué. Le docteur le constata et m’offrit aussitôt de gagner mon lit.
— Nous regrettons fort, ajouta-t-il, que votre séjour soit si bref mais enfin puisque demain, nous aurons la journée entière pour causer à loisir, ce soir, il vous faut du repos.
Comme, en effet, j’avais peine à tenir les yeux ouverts, je ne me fis pas beaucoup prier. Le docteur alluma une bougie et, dès que j’eus pris congé de Mme Dufoyer, me conduisit à ma chambre. Tout en montant l’escalier, il m’expliqua : — Il n’y a qu’un étage avec un grenier au-dessus. Vous n’avez pas à craindre d’être réveillé par des allées et venues ; ma femme et moi, nous couchons au rez-de-chaussée ; mon chauffeur et ma cuisinière, qui sont mariés ensemble, logent dans les communs hors de la maison.
Les marches gravies, nous enfilâmes un assez long couloir sur lequel donnaient deux ou trois portes closes.
— Pièces de débarras, me dit le docteur, il n’y a que votre chambre, celle du fond, qui soit meublée…
— Bon, répondis-je en riant, je vois que je serai tranquille — à moins que quelque revenant ne vienne me tirer la couverture de dessus le nez…