— Oui, oui, répondent-ils, nous aussi nous l’avons rencontré sur la route. A l’auberge, nous l’avons reconnu à la fraction du pain. Et tandis qu’il nous parlait, notre cœur brûlait d’amour dans notre poitrine comme quand il nous menait par les chemins en nous expliquant l’Écriture. C’est lui ! C’est lui !…

Et ils rapportent, avec une éloquence spontanée, tous les détails de la rencontre.

Mais, dans l’assemblée, il y a des esprits méfiants qui, si naguère ils subissaient l’ascendant de Jésus, étaient toujours enclins à rapetisser ses enseignements à la mesure de la pauvre sagesse humaine. Ceux-là tiennent, on le devine, des propos de ce genre : — Madeleine qui, la première, a cru voir le Seigneur, est bien exaltée. Elle ne mérite pas beaucoup de créance. Quant à Simon, depuis son reniement, il vit dans une fièvre de chagrin. Il aura eu quelque hallucination.

— Mais, insistent les disciples d’Emmaüs, nous que vous connaissez, nous ne sommes pas des exaltés et nous n’avons pas la fièvre. Nous avons vu le Seigneur et nous lui avons parlé comme nous vous voyons et comme nous vous parlons.

— Bah ! vous aurez pris pour lui quelqu’un qui lui ressemblait et qui s’est amusé de vous…

Tel est l’aveuglement de notre raison, si la Grâce ne l’éclaire, que les arguments des sceptiques et le ton d’assurance avec lequel ils les formulent, commencent d’ébranler les plus disposés à croire. Ils ne savent que répondre. Et il est à remarquer que Saint Pierre, qui est là et qui devrait semble-t-il corroborer de son témoignage l’affirmation de disciples d’Emmaüs, Saint Pierre garde le silence.

Un doute angoissant pèse sur tous.

A ce moment, Jésus se dresse au milieu de ces hommes perplexes, sans que la porte soigneusement verrouillée, « par crainte des Juifs » se soit même entr’ouverte. Ils ont peur ; croyant à un fantôme, ils s’écartent de lui en tremblant ; peut-être vont-ils fuir.

Mais lui prononce les mots par lesquels il a coutume de les saluer. Et comme cette phrase bien connue ne suffit pas à les rassurer, il les invite à le toucher. Puis, comme il l’a fait tant de fois, il leur demande de la nourriture, mange devant eux et les convie à partager avec lui ce repas improvisé, suivant le rite qu’il institua pour bien leur démontrer qu’après comme avant la croix et le tombeau, il est l’Homme-Dieu qu’ils vénèrent autant qu’ils le chérissent. Alors seulement ils le reconnaissent tout-à-fait et leur joie éclate…

J’imagine que si, d’aventure, elle lit l’Évangile, la dame raffinée, dont j’ai parlé au commencement du chapitre, juge passablement vulgaires ce rayon de miel et ce poisson grillé. Quoi, pas même une périphrase élégante pour désigner des aliments qu’elle se ferait scrupule d’offrir à son directeur de conscience lorsqu’elle l’invite à dîner !…