Les textes mêmes de l’Offertoire et celui du Canon me détermineraient à ce sentiment si je ne l’éprouvais déjà par intuition spontanée. Je me rappelle alors qu’il n’est pas de paroisse ignorée, dans les régions les plus lointaines, où il n’y ait, à toutes les heures, un prêtre et des fidèles pour offrir, avec le Fils unique, le monde entier à la miséricorde du Père tout-puissant. Ils sont tellement universels ces textes que me confiner en une oraison particulière serait de la présomption. Je n’ai qu’à les suivre, y déverser mon âme comme un ruisseau dans le courant d’un grand fleuve. Ils l’emporteront, mêlée à toutes les âmes, jusqu’à leur estuaire dans l’Océan d’où l’on entrevoit les plages de la Béatitude.
Donc, en union avec le prêtre, en union avec mes frères, j’offre l’hostie qui, bientôt, sera le corps de mon Sauveur car je sais que mon oblation ne vaudra que par Lui aux yeux du Père. Et je dis la sublime prière :
Reçois, Père saint, Dieu tout puissant et éternel, cette victime sans tache ; moi, ton serviteur indigne, je te la présente, ô Dieu de vie et de vérité, pour mes péchés, pour mes offenses, pour mes négligences qui sont innombrables, pour tous ceux qui sont ici, et encore pour tous les fidèles vivants ou défunts afin qu’elle obtienne leur salut et le mien dans la vie éternelle.
Et j’ose ensuite ajouter de mon chef : — Ce Pain nourrira mon âme car il n’est aucun autre aliment qui puisse la nourrir…
Voici maintenant que le prêtre verse dans le calice le vin qui, bientôt, sera le sang de mon Sauveur. Puis il y ajoute un peu d’eau. Ce mélange évoque, au sens mystique, le sang et l’eau qui jaillirent du cœur de Jésus lorsque Longin le transperça d’un coup de lance. Mais, d’après saint Cyprien, il nous apprend aussi notre union à la Sainte Victime. De même que l’eau et le vin mélangés dans le calice ne peuvent plus être séparés, de même le fidèle qui s’attache au Christ pour souffrir avec lui, demeurera dans son amour et rien ne pourra l’en séparer.
Nous disons alors :
O Dieu qui, par un miracle, avez créé la dignité de la nature humaine et qui, par un miracle plus grand encore, l’avez réformée, faites que, par le mystère de cette eau et de ce vin, nous ayons part à la divinité de celui qui a daigné participer à notre humanité : Jésus-Christ votre Fils, Notre-Seigneur.
C’est ici que se manifeste, en toute sa splendeur, notre solidarité avec le bon Maître. L’acceptation de la nature humaine par le Fils de Dieu, sa mort pour nous ont fait de nous les enfants de Dieu, les frères et les cohéritiers de Jésus-Christ, pourvu que nous acceptions la souffrance rédemptrice.
La dignité de l’homme, tel que Dieu l’avait formé par la création, était admirable. Il était le roi du monde visible, il égalait presque les anges, car dans l’Éden, la nature humaine n’était ni basse, ni indigente, mais toute haute et toute parée de dons surnaturels. Par sa faute, l’homme déchu de cette élévation, s’est précipité dans l’abîme du péché et de la misère morale. Mais, par son Fils, Dieu le relève et rétablit sa dignité d’une façon plus admirable encore. Vraiment, l’on peut dire que la sagesse, et la puissance de Dieu se montrent encore plus grandes dans la rédemption que dans la création. L’Église le proclame quand elle chante : Il nous aurait été inutile de naître si nous n’avions été rachetés !