Si je récriminais lorsque les gens du monde me lèsent ou me méprisent, si surtout je me laissais entraîner à leur rendre la pareille je piétinerais, très loin de la sainteté, dans les vallées inférieures où règnent l’amour-propre et l’esprit de vengeance.
Si, au contraire, je fais abnégation de moi-même afin de suivre Jésus, en portant ma croix dans la voie douloureuse qui va du prétoire au Calvaire, je vois l’aurore de la sainteté rougir de ses feux la cime radieuse que je souhaite atteindre. Alors mon cœur se dilate aux souffles salubres de la Grâce. Je respire à l’aise et le cri de victoire : Hosanna dans les hauteurs exprime, en sa plénitude, la joie de mon âme tout heureuse d’escorter son Sauveur.
Mais attention ! Il ne faut pas que cette entrée dans la lumière me vaille une jouissance égoïste. Si, par l’oraison de détachement, j’ai réussi à faire un pas de plus hors des ténèbres, je n’en reste pas moins solidaire de tous les fidèles vivants, soit qu’ils me devancent, soit qu’ils errent encore dans les brumes qui précèdent l’aube. Je me souviens que Jésus priait pour eux comme pour moi, quand il a dit : « Père Saint, conservez en votre nom ceux que vous m’avez donnés afin qu’ils soient un comme nous… Je ne demande point que vous les ôtiez du monde mais que vous les sauviez du mal… Je ne prie pas seulement pour eux mais encore pour ceux qui, par leur parole, croient en moi, afin que tous ils soient un comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, afin qu’eux aussi soient un en nous… Moi en eux et vous en moi, pour qu’ils soient consommés en un et que le monde connaisse que vous m’avez envoyé et que vous les avez aimés comme vous m’avez aimé. »
A m’assimiler cette divine prière, comment ne serais-je pas remué jusqu’au plus profond de mon être ? Comment ne sentirais-je pas la flamme de la fraternité chrétienne s’allumer dans mon âme ? Jésus veut que je sois un avec lui et il veut, pour cela, que je sois un avec tous les fidèles. Quelle faveur il me fait et, en même temps, quelle tâche il m’impose !
Je prierai donc pour les âmes qui me sont particulièrement chères mais aussi, et avec la plus grande insistance, pour celles qu’une charge excessive des liens de ce monde tient immobiles à l’orée de la voie étroite quoique, par leur parole, ils croient en Jésus.
Comment deviendraient-ils un avec le Rédempteur ces pauvres entre les pauvres qui s’appellent les riches, si ceux qui ne possèdent rien, qui ne désirent rien posséder, qui vivent au jour le jour de leur travail avec la confiance justifiée que Dieu pourvoiera, ne priaient pour eux — ne s’offraient à leur intention ?
Les riches, dans l’Église, portent au front le stigmate de l’or. Telle est leur infortune que, trop souvent, ils ont beaucoup de peine à ne pas préférer cette marque de Celui d’en-bas à la Couronne d’épines. De la sorte, ils retardent l’union parfaite de l’Église et de Jésus.
C’est pourquoi nous à qui Dieu fit la grâce insigne d’épouser « la Veuve qui a nom Sainte Pauvreté » nous prierons Notre-Seigneur afin que s’il sollicite le riche de tout laisser pour le suivre, le riche ne s’éloigne pas de Lui par attache morose aux munificences du Mauvais.
Cette loi de solidarité, cette loi de charité dont Jésus est le principe, cette loi fondamentale qui nous fait un avec lui, j’y manque trop souvent. L’intention bonne persiste assurément au fond de mon âme mais que de fois la nature déchue me porte à interpréter avec une promptitude malveillante les actions des fidèles qui comme moi s’efforcent de marcher dans le chemin du Salut ! Quelle amertume ou quelle légèreté en mes propos sur eux ! Quelle hâte à « penser le mal » en ce qui les concerne ! Lorsque réellement je crois m’apercevoir qu’ils pèchent contre la loi divine, ne suis-je pas d’abord enclin à les condamner au lieu de m’avouer que, dans une circonstance analogue, j’aurais probablement agi d’une façon pire qu’ils ne le font ? L’indulgence, je la réserve pour mes propres fautes. Et que mon esprit devient alors subtil pour me découvrir des excuses ! Ah ! misère de mon âme quand elle oublie que je dois aimer le prochain comme moi-même !…