Le dix de ce mois, l’Église célèbre la fête de saint Laurent. J’allai à la messe comme d’habitude. Mais j’étais si déprimé que je ne parvenais pas à la suivre avec le recueillement nécessaire. Impossible de fixer mon attention ; des pensées tristes me bourdonnaient dans l’esprit, pareilles à des mouches importunes. Si j’essayais de vouloir prier quand même, ma volonté fuyait, comme de l’eau jetée dans un crible. Et mon âme gisait tout endolorie.

Soudain, mes yeux distraits se fixèrent, comme fortuitement, sur mon paroissien et y lurent le texte de la Secrète du jour. Il y est demandé que « les mérites de saint Laurent nous soient auxiliateurs pour notre salut. »

Alors je me sentis poussé d’une façon doucement impérieuse, à supplier le Bienheureux de me secourir. Je le fis volontiers, mais, l’invoquant, je m’aperçus que je n’avais qu’une notion très sommaire de sa légende. Et je m’étonnai qu’il me fût ainsi montré comme un guide et un consolateur. Je dis montré car il me semblait le voir rire parmi des flammes. Or, tandis que je le contemplais avec une admiration stupéfaite, une allégresse mystérieuse, débordante d’amour pour Jésus, m’envahit l’âme et en chassa les démons du découragement. Cela dura jusqu’à la fin de la messe sans que je pusse d’ailleurs articuler aucune prière vocale…

De retour chez moi, je m’empressai de lire le chapitre qui le concerne dans la belle Histoire des Persécutions de Paul Allard. Par cette lecture je repris courage : Saint Laurent devint mon compagnon pendant toute l’octave de sa fête. L’infusion de foi militante et d’énergie que je reçus de lui me donna la force de réagir contre mon affaissement. Je dissipai les préventions qui m’avaient presque détourné de mes travaux pour l’Église. J’oubliai mes misères corporelles et mon âme effondrée se rebâtit en Dieu…

Laurent, né en Espagne de parents chrétiens, vint de bonne heure à Rome où le pape Sixte — celui que le martyrologe appelle de son nom grec Xyste — le distingua pour sa grande piété, ses qualités d’administrateur et son zèle infatigable. Il l’éleva au diaconat et le mit à la tête des sept diacres de l’Église romaine ; aussi l’appelait-on l’archidiacre du Pape. En cette qualité, il avait la charge d’assembler et de distribuer les aumônes que les moins pauvres parmi les fidèles apportaient pour les indigents. Ce n’étaient, en général, que de bien petites sommes. Néanmoins les païens se figuraient que Laurent détenait un trésor considérable.

C’était le temps de la grande persécution (258). L’empereur Valérien avait rendu un édit qui portait que les évêques, les prêtres et les diacres seraient mis à mort ; elle leur serait infligée sans interrogatoires, sans jugement régulier ni sentence motivée — sur la seule vérification du fait qu’ils professaient le christianisme. Quant aux laïques, ils devaient être dépouillés de leurs biens et décapités, après jugement. Les chrétiens faisant partie de la Cour, verraient également leur fortune confisquée et perdraient leurs dignités. Ensuite ils seraient assimilés aux esclaves. En outre, toute réunion des fidèles était rigoureusement interdite.

Comme on l’a vu plus haut, le pape Sixte ne tint aucun compte de la défense. Quand les policiers, renseignés par un traître, vinrent l’arrêter, il célébrait la messe dans une chapelle souterraine des Catacombes de Prétextat, près de la voie Appienne. Il fut emmené, ainsi que les ministres du culte qui l’entouraient, devant l’un des préfets de la ville. Les assistants demandaient à mourir avec lui. Mais les soldats, ne voulant sans doute pas s’embarrasser, ce jour-là, d’un trop grand nombre de prisonniers les laissèrent libres. Le préfet, se conformant à l’édit, ordonna que Sixte fût décapité tout de suite à l’endroit même où il avait commis le crime d’offrir le Saint Sacrifice.

Pendant qu’on le ramenait aux Catacombes, Laurent, absent lors de l’arrestation, accourut pour lui dire un dernier adieu ; entre eux, un dialogue émouvant s’engagea.

Laurent que dévorait la soif du martyre s’écria tout en larmes :

— Où vas-tu, père, sans ton fils ? Où vas-tu, prêtre sans ton diacre ?