Cet appel poignant me remue d’une façon si intense que je frissonne, à l’entendre se prolonger sous la voûte. D’autres jours, lorsque j’étais incité à prier pour les vivants, il m’avait semblé ouïr l’énorme plainte que la souffrance humaine exhale vers le Ciel. Mais la plainte des fidèles défunts, qu’elle est plus déchirante encore ! Elle s’élève d’un puits profond comme un abîme et où il n’y a point d’eau pour rafraîchir leur fièvre ; une atmosphère de lourdes ténèbres sans rosée y règne. Et je crois voir, à présent, tout au fond de ce gouffre où rongeaient soudain des lueurs de laves en fusion, un nombre infini de visages suppliants tournant vers moi leurs yeux qui voudraient mais qui ne peuvent pas pleurer. Je vois des poitrines haleter d’angoisse. Et le poids qui les oppresse m’écrase le cœur…
Ah ! je vous jure qu’au moins ce jour-là, j’ai prié pour les morts comme jamais je n’avais su le faire !…
Nul n’a parlé du Purgatoire et de l’état des âmes qui l’habitent comme Sainte Catherine de Gênes. Je l’ai déjà dit ailleurs mais je ne saurais trop le répéter : son incomparable petit Traité condense, en une soixantaine de pages, toute la théologie du sujet. Ce qui explique sa clairvoyance à cet égard c’est qu’elle connaissait le Purgatoire non par étude ou méditation mais par expérience personnelle.
« Dieu voulut, rapporte son confesseur, qu’elle servît de miroir et d’exemple pour révéler aux hommes les peines du lieu de la purification. Elle était comme placée sur un mur élevé entre deux existences afin de nous instruire et de nous avertir. Il y avait en elle un feu suffisant pour causer mille fois la mort et cependant elle ne mourait pas… On sentait et on voyait les signes extérieurs de son embrasement intérieur : son cœur brûlait ainsi qu’une fournaise. Ces flammes étaient si violentes que Catherine, essayant de se mettre sur le bras un charbon allumé, le voyait ronger sa chair mais sans en éprouver aucune sensation, l’ardeur extrême du feu intérieur l’empêchant de ressentir la souffrance causée par le feu matériel car celui-ci consume et détruit l’objet où il s’attache tandis que le feu de l’amour divin l’entretient et le conserve autant qu’il lui plaît. »
Mais ce feu surnaturel ne lui embrasait pas seulement l’âme, il s’attaquait également à son corps sans produire d’autre effet que d’unir la Sainte plus complètement à Dieu. Cette double opération n’allait pas sans d’horribles souffrances qu’elle acceptait avec allégresse. « Dieu, disait-elle, fait à mon âme un purgatoire de son corps dès cette vie. Plus il attire mon âme à Lui, plus j’aspire à me fondre dans le bien suprême et à quitter ma dépouille mortelle qui m’empêche de parvenir à ce but. Mais d’autre part, mon corps est aussi dans un véritable purgatoire parce que l’âme à laquelle il est lié voudrait vivre sans lui, contrarie ses penchants naturels et ne correspond plus du tout à ses sensations. »
Cependant l’incendie dont elle était pénétrée prenait parfois une telle acuité qu’elle demandait un peu de soulagement, non pas aux remèdes de la terre mais à ceux du Ciel :
Un jour elle eut une vision de la Samaritaine s’entretenant avec le Sauveur.
« O mon Jésus, dit-elle, donnez-moi une gouttelette de l’eau que vous donnez à la Samaritaine car je ne saurais endurer davantage ce grand feu qui me brûle tout entière. »
Au même instant, elle reçut une goutte de l’eau divine et elle en fut merveilleusement rafraîchie.