Mais le répit fut bref. Bientôt Catherine rentra dans les flammes du Purgatoire. Elle y resta jusqu’à la fin de son existence transitoire. C’est alors que paisible, joyeuse, prodigieusement lucide, elle composa son admirable traité dont le dernier chapitre expose, avec la plus grande précision, comment elle a pu nous rendre l’espèce et la qualité des souffrances subies par les âmes dont elle partageait les épreuves.

« Je vois si clairement, dit-elle, toutes les choses que j’ai rapportées dans cet écrit qu’il me semble que je les touche du doigt. Ce que je puis assurer c’est qu’il n’y a rien de tout ce que je viens de dire qui ne se passe dans le secret de mon cœur. Il n’y avait que cette conviction qui pût me faire entreprendre d’en parler. Le monde est ma prison et mes chaînes sont les liens de mon corps. Dieu répand, par sa grâce, une lumière dans mon âme qui lui fait comprendre combien il lui est important d’être dégagée des moindres obstacles qui peuvent l’empêcher de jouir entièrement de Lui, sa fin dernière. Comme elle est douloureusement sensible au retardement d’un si grand bien, tout ce qui le diffère lui cause une peine plus qu’aiguë. Il est vrai qu’outre cette grâce, elle reçoit de Dieu une certaine dignité qui ne la rend pas tant semblable à Dieu qu’elle la fait être une même chose avec lui par une conformité total à son amour. »

Ensuite, elle généralise, c’est-à-dire que retrouvant ce qui se produit en elle dans les âmes du Purgatoire, elle spécifie la nature de leur expiation : « Ce retardement qui est causé à l’âme par les traces du péché lui devient une peine insupportable parce qu’elle lui montre combien elle est encore éloignée des vertus qu’elle avait reçues de Dieu à la création. Et ces vertus [d’union permanente à l’Amour absolu] lui étant ainsi montrées sans qu’elle puisse y atteindre, elle demeure et languit dans un tourment qui est d’autant plus pénible que cette grande idée qu’elle reçoit de Dieu la possède davantage… La conclusion, c’est que quand Dieu, par sa miséricorde inépuisable, a entrepris d’attirer une âme à lui, il anéantit en elle tout ce qu’il y a d’humain et la purifie par les flammes du Purgatoire. »


Voici maintenant un autre passage du Traité où sainte Catherine de Gênes explique, avec une netteté instructive, comment les âmes du Purgatoire, étant dans l’impossibilité de mériter par elles-mêmes, bénéficient des prières que nous adressons pour elles à Dieu.

« Si ces âmes, écrit-elle, avaient le pouvoir de laver, par des mouvements de contrition, les taches qui les séparent de Dieu, elles paieraient en un instant leur dette entière tant leur contrition serait ardente et impétueuse.

« Mais Dieu, par les lois immuables de sa justice, a édicté qu’il ne leur serait pas remis à elles-mêmes une seule obole de ce qu’elles lui doivent. De leur côté, elles ont une parfaite soumission à la volonté de Dieu. Elles sont établies dans une telle conformité à sa justice que, n’ayant ni choix, ni prévision, ni volonté propres, elles ne choisissent, ne voient et ne veulent rien que ce qui plaît à Dieu.

« Si la charité de ceux qui les aiment dans le monde offre à Dieu pour elles des prières et des aumônes qui puissent diminuer le temps de leur souffrance, elles ne peuvent se détourner de leur contemplation pour s’y rendre attentives si ce n’est selon l’ordre éternel de Dieu. Elles laissent faire Dieu en toute chose et il se paie ainsi de son dû selon qu’il plaît à son infinie bonté. »

C’est donc l’effet en Dieu des bonnes œuvres que nous leur dédions et non ces œuvres elles-mêmes que ces âmes distinguent. Un récit que me fit naguère Lapillus vient à l’appui de la doctrine émise par la Sainte. Je le donne comme une image pour illustrer son texte.

« Une après-midi de fin d’automne, j’allais à travers la forêt que tu connais si bien et dont, comme moi, tu aimes, plus que toutes choses terrestres, les graves beautés. La température, cette année-là, était particulièrement tiède. L’air dormait sous les branchages immobiles. Dans le ciel d’un bleu très pâle, le soleil commençait à décliner vers l’occident. Les feuillages des hêtres et des chênes se paraient de toutes les nuances de l’or et de la pourpre, comme pour la fête suprême de l’arrière-saison, tandis que les massifs des pins semblaient présager, par leurs teintes funèbres, l’hiver imminent.