Je suivais un sentier qui s’enfonçait, avec cent replis capricieux, au cœur des plus profondes futaies. Autour de moi, pas un chant d’oiseau, pas un craquement d’écorces, pas même le bruit de mes pas sur le sable doux qui traçait une ligne grise parmi les touffes embrunies des fougères. On eût dit que les bises avaient émigré au loin et que jamais plus elles n’oseraient troubler, de leurs rumeurs âpres, la majesté du silence qui régnait sur cette solitude recueillie.
« Or mon âme, si comprimée lorsqu’il me faut subir les hommes, se dilatait à l’aise au contact des arbres fraternels. L’arome salubre des grands bois se mêlait au parfum de l’oraison que les effluves du Paraclet faisaient naître en elle. Je me sentais tout près du cœur de Jésus-Christ.
« Bientôt cette effusion muette — dont la féconde richesse ne saurait s’exprimer par les vocables beaucoup trop indigents de la terre — se tourna vers les morts. Fut-ce le souvenir de leur commémoration, célébrée peu de jours auparavant, qui m’influença ? Je ne sais ; mais il arriva que, tout à coup, la forêt me devint le symbole du peuple des fidèles. Plus encore : elle était les fidèles. Ce n’était point par comparaison que cette idée s’imposait à mon esprit. Non, je percevais réellement l’ensemble des arbres comme une humanité sanctifiée. Ensuite, à chaque seconde, sans que nul souffle eût agité les frondaisons, une feuille s’en détachait, petite lueur d’or pâle dans l’air bleuâtre, papillonnait lentement, puis descendait s’abattre, avec un murmure triste, sur le sol. Et l’intuition m’était donnée que c’était une âme qui, sortant de l’Église militante, prenait sa place dans l’Église souffrante…
« Un grand nombre de personnes habituées à réduire la part du surnaturel au plus strict minimum, me jugeraient halluciné. Mais ceux qui voient, parfois, le monde autrement que comme dans un miroir, me comprendront parce qu’ils n’ignorent pas que, pour les contemplatifs, les choses visibles ne sont que l’enveloppe mouvante et transparente des choses invisibles. Ils savent aussi que ce don de Dieu est compensé par de terribles épreuves dans la vie intérieure. Tu pratiques sainte Térèse et saint Jean de la Croix ; tu saisis donc pourquoi ils ont tellement raison de dire qu’il ne faut pas porter envie aux privilégiés de la Grâce illuminative.
« Longtemps je demeurai pensif à considérer ce paysage transfiguré. Cependant le soleil touchait l’horizon qu’il embrasait de clartés sanglantes. Or voici que, sur ce fond tragique, je vis se découper une forme aux contours indécis et comme brumeux, qui avait la ressemblance d’un homme agenouillé. Peu à peu, elle se précisa ; je distinguai un visage qu’à mon indicible étonnement, je crus reconnaître. C’était celui d’un catholique, mort depuis une vingtaine d’années, avec qui je m’étais trouvé en relations jadis. Même, il m’avait été auxiliateur à une époque de ma jeunesse où je vivais loin de Dieu, dans la folie du monde. A ma confusion, je dois t’avouer que je l’avais totalement oublié — au point qu’ayant appris son décès, il ne m’était jamais venu à la pensée de prier pour le repos de son âme. Rien donc ne m’avait préparé à cette apparition.
« Le voyant surgir du crépuscule soudain assombri, comme d’une tenture de funérailles et comme pour me reprocher mon oubli, je fus bouleversé de remords. Pourtant, il ne me regardait pas : ses yeux demeuraient immuablement fixés au ciel avec une expression de tristesse infinie et d’attente anxieuse. Il gardait le silence. Mais de lui à moi, se créa comme un courant de sympathie tacite qui me fit sentir qu’il n’avait pas reçu la « gouttelette rafraîchissante » dont parle sainte Catherine de Gênes, que personne ne priait pour lui et que son délaissement aggravait ses souffrances en Purgatoire.
« Tout frémissant de repentir, je me tournai vers Dieu et, d’un cœur percé de contrition, je dis un de profundis à l’intention de la pauvre âme si complètement abandonnée.
« Comme je finissais d’articuler la supplication : Donnez-lui, Seigneur, le repos éternel, je vis un rayon descendre des hauteurs célestes sur sa face qui exprima aussitôt une reconnaissance ineffable. L’ombre désolée où gisait l’âme se dissipa ; elle devint toute lumineuse. Son action de grâces monta vers Dieu car ce n’était qu’en Lui seul et non en moi qu’elle pouvait s’épanouir.
« Pour moi, je sus, d’une façon intuitive, qu’elle m’était désormais confiée et que si je m’efforçais d’assumer une part de son expiation, je raccourcirais d’autant son séjour en Purgatoire.
« Je n’ai pas besoin de te dire que j’en pris l’engagement…