« A présent, la nuit envahissait rapidement la forêt. Le vent du soir agitait les hauts feuillages. Une musique profonde courait par les taillis. Et il me semblait que, se mêlant à cette innombrable harmonie, la voix du mort m’accompagnait sur le chemin du retour et qu’elle chantait : In te, Domine, speravi : non confundar in æternum !…
« Et m’unissant à l’hymne je répétais : — Moi aussi, mon Dieu, j’ai mis en vous mon espérance. Puisqu’il vous a plu de vous servir du rien du tout que je suis pour rafraîchir cette âme altérée de votre amour, faites que, quand vous l’aurez admise dans votre Paradis, elle m’assiste durant les jours qui me restent à passer sur la terre comme pendant les années équitablement prolongées où j’attesterai votre Justice en Purgatoire. »
XI
Pater noster
Saint Augustin, écrivant à sa fille spirituelle, la veuve Proba, lui dit :
« Parcourez toutes les prières qui sont dans les saintes Écritures, je ne crois pas que vous puissiez y trouver quelque chose qui ne soit pas compris dans l’oraison dominicale. On peut, en priant, demander les mêmes choses en d’autres termes, on n’est pas libre de demander autre chose. »
Et après avoir analysé les articles du Pater, au point de vue de la vie contemplative, dans son Chemin de la Perfection, sainte Térèse s’écrie :
« Quelle sublimité dans cette prière évangélique ! Qu’elle porte bien la marque du Maître excellent qui l’a composée ! Chacun de nous peut s’en servir à son gré. J’admire qu’en si peu de paroles toute la contemplation et toute la perfection se trouvent renfermées. Il semble que nous n’ayons pas besoin d’étudier d’autres livres… Notre-Seigneur a fait, en notre nom, une sorte de pacte avec son Père. C’est comme s’il avait dit : Faites ceci, Seigneur, et mes frères feront cela. Et nous sommes bien assurés que ce divin Père ne manquera pas aux engagements pris. Il pourra même nous arriver un jour de dire cette prière de telle sorte que, voyant notre sincérité et notre ferme résolution de tenir ce que nous promettons, il nous comblera de richesses [pour la vie intérieure]. Il aime extrêmement la loyauté. Lorsqu’on agit avec Lui simplement et franchement, qu’on ne songe pas à dire une chose tandis qu’on en pense une autre, il donne toujours plus qu’on ne lui demande. »
Ne pas dire une chose tandis qu’on en pense une autre : cette phrase, si je m’y arrête d’un esprit sans complaisance pour moi-même, m’inspire de la crainte. Je me rappelle tant d’occasions où, récitant le Pater d’une façon pour ainsi dire automatique, j’ai négligé de graver dans mon âme les obligations qu’il comporte !
Je rougis et je frissonne à ce souvenir. J’ai presque l’impression d’avoir mis trop souvent une fausse signature sur le contrat que Dieu me présentait après y avoir empreint son nom de lumière…
Qu’aujourd’hui du moins, en cette messe où je vais communier, il me soit donné, à moi pécheur qui demande audacieusement « part et société avec les Saints », qu’il me soit donné de répéter l’oraison dominicale avec la pleine conscience de mon peu de mérite, avec le désir de racheter mes manquements et mes fautes par un recours éperdu à la bonté divine.