Laissée à ses seules forces, l’âme comprend qu’elle n’y parviendrait pas. Elle avoue son impuissance et cependant elle expérimente qu’elle ne peut progresser dans la voie étroite que par l’ascétisme et par l’humilité. Alors, elle demande à Dieu de la délivrer du mal, c’est-à-dire de lui octroyer l’énergie de vaincre sa nature mauvaise afin qu’elle puisse monter plus haut en devenant la vraie amie de Jésus.
Ne nos inducas in tentationem. — Les racines de l’amour-propre sont tellement vivaces en nous que même lorsque nous nous figurons les avoir extirpées, il en reste toujours quelqu’une qui chemine sournoisement aux profondeurs secrètes de notre être pour qu’en naissent de nouveaux rejets.
Voici que l’âme a fait quelques progrès vers la possession du Souverain-Bien. La satisfaction qu’elle en éprouve lui persuade que désormais elle ne retournera pas en arrière. Présomption des plus néfastes et qui guette tous les débutants dans la vie contemplative. Nul n’y échappe car le Démon veille. Dès qu’il a flairé que l’âme est prête à s’établir dans cette fausse sécurité, il l’attaque — presque toujours à l’improviste — et fort souvent il la culbute.
Sainte Térèse a signalé le péril. Aux chapitres XXXVIII et XXXIX du Chemin de la Perfection, elle analyse, avec une lucidité merveilleuse, l’état de l’âme trop confiante dans son acquis. Elle donne de nombreux exemples de cette infatuation où elle dénonce une des manœuvres les plus subtiles de Satan pour entraver la marche vers Dieu des âmes d’oraison. Je citerai l’un des passages où elle nous met le plus vivement en garde contre le piège diabolique :
« Une tentation bien dangereuse, écrit-elle, c’est une certaine confiance que, pour rien au monde, nous ne voudrions retourner à nos fautes passées et aux plaisirs du siècle. On se dit : — Je suis désabusé ; je sais que tout passe et je ne trouve plus de consolation qu’aux choses de Dieu. Chez les commençants cette tentation est funeste parce que, sous l’empire de cette sécurité, on ne craint pas de s’engager dans les occasions de péché, on s’y jette, tête baissée… et Dieu veuille que la rechute ne soit pas bien pire que la chute ! Le démon voit-il une âme capable de lui nuire et de faire du bien à d’autres, il fera tous ses efforts pour l’empêcher de se relever. Aussi, quelques consolations, quelques gages d’amour que le Seigneur vous accorde, ne vous tenez jamais en telle assurance que vous ne craigniez les rechutes et fuyez-en les occasions. Si élevée que soit votre contemplation, ayez soin de commencer et de finir toujours par la connaissance de vous-mêmes. Vous le ferez si cette contemplation est de Dieu car, dans ce cas, elle apporte avec elle l’humilité et nous laisse toujours plus éclairés sur le peu que nous sommes. »
Donc, pour ne pas abuser de la Grâce, l’âme contemplative demande à Dieu de ne pas l’induire en tentation c’est-à-dire d’écarter d’elle les occasions où l’amour-propre la ferait dévier vers le chemin de la perdition tandis qu’aveuglée par le Mauvais, elle se figurait n’avoir pas quitté le chemin qui mène en Paradis.
Dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. — Délivrée de l’attache au péché, gardée, par une grâce d’humilité, contre la tentation de s’attribuer le Bien que Dieu fait en elle, l’âme conçoit maintenant qu’il lui faut se détacher d’autrui. Pour ce faire, elle ne demande pas de l’ignorer ou de le mépriser car elle sait qu’il est de son devoir de l’aimer en Dieu c’est-à-dire en s’abstenant de rendre à la créature un culte qui n’est dû qu’au Créateur. Elle demande d’être exempte d’animosité à l’égard d’autrui lorsque celui-ci lui aura fait tort. Si elle n’agissait de la sorte, elle se conformerait à l’esprit du monde qui consiste à nourrir en soi des sentiments de rancune, des souhaits de malheur, des désirs de vengeance contre quiconque froissa notre amour-propre.
Mais elle a rompu, autant qu’il lui fut possible, avec l’amour-propre. Par suite, elle s’efforce de répondre aux mauvais procédés d’autrui tout au moins par de l’indulgence ; elle ne se contente pas de pardonner de bouche les injures, elle les oublie. Et c’est seulement lorsqu’elle a obtenu de sa volonté cette abnégation pour l’amour de Jésus-Christ qu’elle offre, sans frayeur, à Dieu cette pétition : Pardonnez-moi mes offenses comme je promets de pardonner les leurs à ceux qui me méconnaissent ou me nuisent.
Engagement redoutable ! Et pourtant il est essentiel que l’âme le prenne pour monter plus haut en se dégageant du point d’honneur tel que le pratiquent les mondains. C’est là le suprême détachement ; par son effort généreux pour l’opérer en elle-même, l’âme méritera de pénétrer et d’être maintenue dans la voie illuminative.
Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. — Ce pain suprasubstantiel, c’est d’abord l’Eucharistie. L’âme, le sollicitant pour sa nourriture indispensable de chaque jour, « pour sa défense et son remède », s’engage à ne jamais le recevoir en état de péché grave car elle n’ignore pas que si elle commettait ce sacrilège, elle encourrait la condamnation terrible formulée par saint Paul en ces termes : Celui qui mange et boit indignement le Corps et le Sang du Seigneur mange et boit son jugement.