Lapillus rapporte :
L’autre jour, peu avant de communier, je demandais ainsi qu’il est prescrit, sa Paix à l’Agneau de Dieu. Puis, insistant, je demandais derechef à Notre-Seigneur la Paix qu’il a promise à ceux qui l’aiment.
Tandis que je prononçais les paroles liturgiques, un rappel de la Cène selon Saint Jean s’empara de moi d’une façon impétueuse et m’occupa au point que j’ai dû interrompre ma prière vocale. A la lettre cette intuition me pénétra : c’était comme des coups de lances, aussi suaves que douloureux, qui me transperçaient le cœur.
Chaque blessure en se réitérant me faisait frémir, tout entier, d’une allégresse mystérieuse car, en même temps, il me semblait que Jésus se tenait près de moi et me redisait — à moi, pauvre balayure du monde — quelques-uns des mots qu’il prononça au Cénacle, la veille de son supplice.
Il dit d’abord : — Je ne te laisserai pas orphelin.
L’accent de charité infinie qu’il mit en cette seule phrase me remua si fort qu’aussitôt je ruisselai de larmes heureuses : en effet jamais encore je ne m’étais senti aussi étroitement adopté par Celui qui est tout amour.
Il reprit : — Je te laisse ma paix, je te donne ma paix… Que ton cœur ne se trouble ni ne s’effraie ; je vais venir en lui pour qu’il soit toute paix.
A ouïr cette promesse, j’entrai dans un tel recueillement que je perdis conscience des choses extérieures. Mon être, corps et âme, était lié à Jésus. Même si je l’avais voulu — mais émettre une volonté dans ce sens m’était impossible — je n’aurais pu articuler une syllabe. Je n’entendis pas les coups de sonnette qui accompagnent le Non sum dignus du prêtre. Je ne vis pas celui-ci communier. Et lorsque le moment fut venu pour moi de recevoir l’Eucharistie, ce fut d’une façon toute machinale, comme si j’étais un aveugle et un sourd mené par un guide bénévole, que je quittai ma place et que je vins m’agenouiller à la barre.
Je reçus l’hostie. Je revins, toujours comme un somnambule, à mon prie-Dieu. Alors, avant que j’eusse eu l’intention de formuler mon action de grâces, je sentis mon âme devenir le royaume de la Paix…