Toutes les puissances de mon âme étaient en suspens — sauf la volonté qui conservait le pouvoir d’écarter toute pensée susceptible d’interrompre mon absorption en Jésus. Encore ne lui fallait-il que produire un très minime effort pour cela. Suppose une faible bouffée d’air qui ride, une seconde, la surface ensoleillée et tranquille d’une mer sans rivages. Et c’est bien, en effet, à un océan de quiétude radieuse que je puis comparer l’état de mon âme durant que la présence de Jésus l’imprégnait d’une clarté fluide — d’une clarté toute blanche, sans une seule ombre, jusqu’à l’horizon le plus lointain. Elle se tenait immobile ; elle n’exprimait ni foi, ni espérance, ni charité : elle était la foi, l’espérance et la charité, calmes, sereines, dans la possession de la Paix absolue…

Hélas ! comme les formes humaines du langage tombent en poussière lorsqu’on tâche de les employer à décrire cette merveille de l’amour divin ! Je n’essaierai donc pas davantage de te faire saisir ce que je ne puis entièrement expliquer. Pour concevoir cette Paix adorable, il faut l’avoir éprouvée… J’ajoute seulement ceci : quoiqu’elle n’ait peut-être pas duré plus de cinq minutes, il me sembla qu’elle s’était prolongée pendant des siècles car j’avais perdu la notion du temps. Mais quand j’eus repris conscience de ce monde obscur où nous sommes en exil, le souvenir de cette communion persista en moi. Il persiste encore et il suffit à rendre toutes lumineuses beaucoup de mes communions quotidiennes.

Note

Au cours d’une conversation subséquente, Lapillus spécifia que cette paix d’oraison ne diffère de la paix intérieure connue de tout chrétien qui remplit ses devoirs que par l’intensité. Il dit encore qu’elle constitue une voie pour aller à Dieu mais que d’autres voies, d’où les grâces sensibles sont absentes, peuvent être pareillement bonnes à suivre : l’acceptation de l’aridité dans la souffrance en union avec Jésus crucifié, par exemple.

Il avertit aussi qu’il fallait se garder de demander ces grâces. Et, en référence il cita sainte Térèse qui dit dans le Château intérieur :

« Dieu n’est pas obligé de nous donner ces joies spirituelles comme il s’est obligé de nous donner la béatitude si nous gardons ses commandements. Nous pouvons nous sauver sans cela. Il sait mieux que nous ce qui nous convient… » Demander les grâces sensibles si Dieu ne juge pas à propos de nous les accorder gratuitement « ce serait nous tourmenter en pure perte. Si la source refuse de nous verser cette eau, nous nous fatiguerons en vain. Nous aurons beau multiplier nos méditations, nous pressurer le cœur et offrir nos larmes, tout sera inutile. Dieu fait ce don à qui il lui convient et il le fait souvent au moment où l’âme y pense le moins. »

XIII
Miserere nobis

En instituant les prières qu’on récite après le dernier évangile, le pape Léon XIII nous a rappelé la nécessité de nous mettre d’une façon continuelle sous la protection de la Sainte Vierge et d’aller par elle au cœur de Jésus tandis que l’archange saint Michel pointe son épée à la face de Satan toujours aux aguets pour nous barrer le chemin.

Pour moi, j’invoque alors Marie en tant que Reine de la France à qui elle apporte la Sagesse et la Miséricorde, pour qui elle ne cesse d’être l’Étoile du Matin. C’est dans ce sentiment que j’aime à dire les trois Ave du début.

La sagesse, avec quelle mystérieuse grandeur elle s’en affirme la dépositaire immuable lorsque, dans les épîtres des Messes qui lui sont consacrées, elle prononce ces paroles :