Trois mois plus tard, la guerre monstrueuse dont nous sortons à peine éclatait…

J’ai raconté la vision à l’un de ces étranges optimistes qui, se persuadant que toutes choses vont pour le mieux dans l’Église, prétendent que nous autres, catholiques d’aujourd’hui, nous servons Dieu de manière à mériter les bienfaits de sa mansuétude.

Il me répliqua : — Peut-être que cette épée replacée dans sa gaine signifiait, au contraire, que Satan est devenu moins dangereux pour nous.

Tout ébahi de cette interprétation saugrenue, je le regardai fixement afin de vérifier s’il plaisantait ou non et si vraiment il s’imaginait que nous n’avions mérité aucun châtiment.

— Je n’ai sans doute pas bien entendu, m’exclamai-je, veuillez, je vous prie, répéter.

Il me redit sa phrase avec une si paisible assurance que je dus reconnaître sa bonne foi.

Poursuivre le dialogue eût été oiseux : un homme ancré à ce point dans la conviction que nous ne prêtons plus guère le flanc aux attaques du Mauvais, m’en aurait voulu si j’avais essayé de troubler sa quiétude. Je le quittai donc en formulant le vœu qu’il apprît à voir clair…

Combien de fois depuis, j’ai eu à constater chez d’autres des illusions de cet acabit ! On observe la règle tant bien que mal ; on fait, par exemple scrupuleusement maigre le vendredi ; on va le dimanche à la messe, parce que c’est convenable et d’ailleurs prescrit. Pour le surplus, c’est-à-dire pour l’essentiel, on déclare qu’il ne faut rien exagérer, que Dieu n’en demande pas tant et qu’accorder une place trop grande au surnaturel dans l’ordinaire de l’existence, ce serait faire preuve d’un manque d’esprit pratique inconciliable avec cette préoccupation majeure : amasser beaucoup d’argent.

Étant moi-même un chrétien d’une grande imperfection, je n’ai pas qualité pour réprimander mes frères dans la foi. Du moins, je ne ferme pas les yeux à l’évidence. Et c’est avec chagrin que je suis obligé de reconnaître que, pour un grand nombre de catholiques, comme pour la plupart des incroyants, la leçon formidable que Dieu nous donna par cette guerre a été perdue.

Les faits à l’appui de cette affligeante constatation surabondent. Il n’entre pas dans le cadre de ce livre de les énumérer tous en détail. Je poserai seulement trois questions.