Et longtemps elle a tenu ce serment.
Elle avait donc d’abord à se convertir, en brisant cet orgueil qui, sous prétexte de sauvegarder son indépendance, lui tendait le plus dangereux des pièges. Ensuite seulement, la vocation, encore latente en elle, pourrait s’épanouir et la mener à l’holocauste que Dieu attendait de cette âme généreuse.
Se tenant parole, ni dans sa correspondance, ni dans ses propos, elle ne laissait rien deviner de son intérieur. L’aumônier que sa réserve glacée préoccupait, fit plusieurs tentatives pour obtenir sa confiance. Prêtre clairvoyant, il sentait qu’elle souffrait de la contrainte qu’elle s’imposait avec tant de rigueur, il y discernait une manigance du Mauvais et tâchait de la mettre en garde. Il lui écrivait :
« Vous voulez rester seule. Vous voulez vous isoler avec votre mal… Vous êtes donc dans un chemin dangereux. Je ne sais pas où il vous mènera mais j’ai peur. Car le démon est habile avec vous. Il vous endort ; il vous fait perdre, une à une, vos habitudes de piété. Il excite sournoisement ce qu’il y a de moins bon au fond de votre nature… Il vous attire à l’écart dans le désert où il n’y a plus rien du tout de Dieu. Votre bon ange vous suit toujours et proteste avec votre conscience et c’est cela qui vous trouble encore. Mais il y a une limite où il s’arrêtera ; et alors vous serez seule… Ne restez pas dupe de votre illusion. Notre-Seigneur vous attend parce qu’il vous aime et je vous dis de sa part : — N’endurcis pas ton cœur, enfant. Oh ! oui, reprenez-vous bien vite simplement, loyalement, humblement. Si vous êtes forte, brisez vos liens et dites : « — je me lèverai et j’irai à mon Père ! »
La jeune fille résistait encore à cet appel évangélique. Mais alors Dieu intervint. Comme il arrive presque toujours à cette phase de la conversion, il la rendit humble par la souffrance. « L’enfant tomba malade, épuisée, la tête en feu » sans qu’on pût définir la maladie qui l’éprouvait. En même temps elle reçut la grâce de voir, avec netteté, l’état de son âme. Aussitôt, pleine de remords et d’épouvante, elle se rendit. Elle fit appeler son confesseur :
« Je n’en puis plus, dit-elle. Ce n’est pas mon corps qui est malade, c’est mon âme. Le médecin n’a rien à y faire. J’ai été folle de lutter ainsi contre le Bon Dieu. Tout ce que vous me disiez, je le comprenais. Je sentais parfaitement que j’avais tort, sans avoir le courage de l’avouer. L’orgueil me fermait la bouche. Il me semble maintenant que ma conscience ressuscite. Je vous en donne la clé ; je ne la reprendrai plus.
Le surlendemain, elle était debout et se retrouvait en bonne santé sans même qu’il y eût eu convalescence.
Une période de ferveur et de progrès dans la spiritualité suivit. Toutefois elle luttait encore, par moments, contre le penchant qui l’entraînait de plus en plus vers la vie religieuse. A dix-sept ans, « une petite intrigue sentimentale, avec un ami de ses frères lui laissa au cœur un trouble qui dura plusieurs mois ». Elle prit aussi quelque goût pour les réunions mondaines. Elle eut de la coquetterie. Il est question dans une de ses lettres, d’un certain chapeau bleu marine, garni d’une touffe de bleuets, dont elle était toute fière. Enfin, dans les salons, elle montrait un esprit caustique, prompt à railler les ridicules d’autrui qui la faisait mésestimer par les superficiels. Mais son directeur la réprimanda ; et, avec la droiture de jugement qui la caractérisait, elle reconnut tout de suite que ces défauts ne répondaient point aux grâces d’oraison que Dieu lui prodiguait. Elle se réforma. Dès lors, elle ne cessa d’avancer dans la vie intérieure. Il en résulta que des vertus se développèrent en elle dont elle n’avait possédé, jusque-là, que le rudiment. Elle apprit l’abnégation de soi-même, une sollicitude plus active à l’égard de son père et de toute sa famille. Comme elle avait « un goût très sûr, le sens du beau, une horreur instinctive de tout ce qui est vulgaire et banal », les relations mondaines lui devinrent insipides.
Cette évolution était normale car, comme le dit son biographe, « quel contraste entre cette belle nature, toute en actes, virile et généreuse, et ces petites natures frivoles, fleurs banales de vanité, molles et prétentieuses, aux grands yeux satisfaits au fond desquels on ne voit rien, dont les horizons ne vont guère au delà du piano, du roman, du tennis et du coffre-fort. »
Lucie sentait, à ce moment, avec une vivacité toujours accrue, qu’elle n’était plus faite pour le train-train monotone et tiède d’une existence bourgeoise. Elle écrivait à son directeur :