Je choisis les quatrains qu’un délicieux poète Jean-Marc Bernard écrivit peu avant sa mort au front. Ses vers antérieurs constituaient une magnifique promesse ; on ne peut que s’attrister en songeant aux beaux poèmes qu’il aurait certainement donnés s’il avait vécu. Ses premières œuvres révèlent un écrivain déjà sûr de son art, possédant la tradition classique, la science du rythme et l’invention des images aussi justes qu’imprévues. Il est vrai que, dans la fougue de son adolescence, il chanta les plaisirs sensuels. Mais comme le dit fort bien M. René Fernandat, dans la pénétrante étude qu’il lui a consacrée : « Jean-Marc Bernard ne crut pas scandaleux d’écrire un livre qu’il destinait aux seuls poètes, pensant qu’un péché de plume est tôt pardonné… Or, quand la guerre éclata, l’heure était venue où il se croyait autorisé à nous livrer toute son âme. Le catholique militant eût osé alors, aux prises avec de durs soucis, mais réconforté par la réception de son Dieu, exhaler de son âme des accents longtemps contenus. »

C’est peut-être le seul bienfait de cette guerre, aux suites trop exclusivement industrielles et commerciales, que de grandes âmes aient été ramenées à Dieu par la souffrance purificatrice. Celle de Bernard fut du nombre. Pour preuve, et en conclusion, je citerai ses derniers vers, — si mélancoliques et si fervents à la fois, tracés au crayon la veille de sa mort :

Du plus profond de la tranchée,

Nous élevons les mains vers vous,

Seigneur ! Ayez pitié de nous

Et de notre âme desséchée !

Car plus encor que notre chair

Notre âme est lasse et sans courage.

Sur nous s’est abattu l’orage

Des eaux, de la flamme et du fer.