Corolles jaune livide des euphorbes, bleu traître des aconits, rouge sombre des pavots qui engourdissent la conscience, naguère des liens de fleurs empoisonnées attachaient l’âme au monde. Voici qu’elle les a brisés et qu’elle s’offre à Dieu, paisible et limpide comme un petit lac, tout au fond d’un val ignoré, afin qu’il daigne y refléter sa face.

Elle a traversé d’abord des fourrés épineux où elle a cueilli les roses sanglantes de la Passion. Leur parfum lui apprit à aimer Jésus pour lui-même ; et son abnégation lui valut des félicités auprès de quoi les allégresses des sens ne lui apparaissent plus que des soubresauts d’infirmes clopinant dans des ornières boueuses. Elle connaît maintenant la joie unique, celle dont saint Thomas d’Aquin a dit « qu’elle n’est pas une vertu distincte de la Charité, mais qu’elle en est l’acte et le fruit ».

Mais, après cette période de suave après-midi qu’imprègnent les clartés candides de l’innocence reconquise, pour la grande purification qui doit finir d’effacer toutes ses taches et lui ouvrir le royaume de la Grâce illuminante, l’âme a passé par la nuit obscure, où elle connut les amertumes du Jardin des Olives. Il lui a fallu « accepter l’angoisse et la sécheresse et cela pendant un laps de temps assez long pour déraciner ses habitudes encore imparfaites aussi bien à l’égard des choses divines que des choses humaines. Au milieu des flammes de cette contemplation ténébreuse, elle s’est revêtue de pureté et de simplicité ; elle est devenue apte à recevoir les touches sublimes, quoique passagères, du Parfait Amour… » (Saint Jean de la Croix : la Nuit obscure, l. II, ch. IX.)

Par volonté d’aimer Jésus toujours davantage, l’âme a subi victorieusement l’épreuve. Alors elle connaît la quiétude. Un jour, sans qu’elle se soit rendu compte du progrès accompli, sans que, cette fois, la volonté intervienne, son oraison se transforme. Elle est tout endormie quant au monde, tout éveillée vers Dieu. C’est une naissance où elle ne peut formuler de paroles, et elle ne cherche d’ailleurs point à en formuler : elle sent Dieu en elle, elle en Dieu ; et pendant la brève durée de cette union, elle n’a eu besoin d’aucun effort pour se maintenir dans l’heureux sommeil qui l’immobilise. « C’est, dit sainte Térèse, l’amour s’unissant à l’amour ; les opérations de l’esprit y sont ineffablement pures et d’une délicatesse telle qu’il est presque impossible de les exprimer ; mais Dieu sait bien les faire sentir ! »

Repos ineffable, station splendide sur un sommet ensoleillé où il semble que les ailes des anges caressent notre front, qui vous a connus souffrirait des supplices plutôt que de se rendre indigne de vous mériter encore !…

Seigneur Jésus, gardez-nous du Démon qui voudrait nous rompre les jarrets afin de nous empêcher d’atteindre cette cime : la quiétude en Vous.


Comme, forte de son viatique, la présence habituelle de Dieu, l’âme purifiée ne s’arrête pas de gravir, avec courage, la voie étroite qui mène à des sommets encore plus élevés, Dieu la récompense en lui donnant des images. Qu’ils sont radieux ces tableaux et ces symboles ! Quelle flamme de vertu ils allument au centre le plus intime de la voyageuse !

Le mystique ignoré, qui me rapporta sa rencontre de l’Enfant-Jésus dans la forêt, me disait une autre fois : « Il y a des jours où j’entre dans un recueillement très profond. Mon âme est alors comme une toile où une invisible main dessine et colore des paysages de la plus intense beauté. D’abord, je les admire, sans en pénétrer la signification. Mais bientôt, pour peu que je la demande au Bon Maître, elle m’est donnée, non point par des paroles, mais par une intuition dont je ne saurais te faire saisir toute la netteté. Que te dirais-je ? Je comprends par la vue sans avoir besoin de méditer ni de raisonner.

« Un soir, j’étais dans ma chambre, agenouillé sur mon prie-Dieu. En face de moi, la muraille tapissée d’un papier gris. Tout à coup, cette surface monotone disparut. Je découvris un ruisseau qui coulait, en chantant comme une tribu d’alouettes, à travers une plaine, tout frémissante de sèves printanières et toute parée de grands lys dont les pistils d’or et les pétales d’une blancheur ébouissante se miraient avec prédilection dans l’onde heureuse qui glissait devant mes yeux. Qu’elle était bleue cette eau, et si pure qu’elle semblait un fragment du ciel de mai tombé sur la terre ! Je ne me lassais pas de la contempler ; et j’aurais voulu m’y plonger pour suivre son courant loin, très loin — jusqu’au Paradis… Et en même temps, la paix de Jésus régnait en moi, plus souveraine que jamais.