… Comme je me plaignais, quelqu’un d’autorisé me dit :

— C’est une bien étrange illusion celle de l’homme qui tente d’éliminer la souffrance de sa vie et qui espère y réussir. L’expérience de chaque jour devrait pourtant lui apprendre qu’on n’abolit pas la douleur ; tout au plus on la transpose. Soit dans notre chair, soit dans notre esprit, soit dans nos sentiments, soit par autrui, soit par nous-mêmes, nous en subissons sans cesse les atteintes. Tu désertes ton logis pour lui échapper, tu la retrouveras dehors. Tu verrouilles ta porte pour qu’elle n’entre pas, déjà elle est assise à ton foyer. — « Crois-tu donc, te dit l’Imitation, pouvoir t’affranchir d’une loi dont personne encore n’a été exempt ? »

Non, personne, pas même le Verbe incarné.

Admets enfin, qu’il y a là un fait inéluctable et permanent contre lequel il est chimérique de t’insurger. Ce serait une entreprise aussi vaine que de prétendre ne pas te mouiller l’épiderme quand tu te plonges dans l’eau.

L’incrédule qui, par orgueil, n’avait compté que sur ses propres forces pour supporter la douleur fut déçu. Son malheur est indicible car Dieu, qu’il prétend ignorer, se tait en lui. Il se targue alors de ne répondre « que par un froid silence au silence éternel de la Divinité ». Mais cela, c’est le désespoir. Et le désespéré a beau s’affirmer impassible, sois sûr qu’en tête-à-tête avec sa conscience, il souffre plus que quiconque.

Pour toi, chrétien, tu ne te soumettras à la douleur, tu n’en saisiras les bienfaits que, du jour où tu te conformeras à Jésus-Christ. Car Jésus fut une gerbe de souffrances offerte en sacrifice pour t’acquérir non pas la félicité sur la terre mais la félicité dans l’autre vie.

Tu connais ce principe essentiel de la religion que tu te figures pratiquer, tu sais qu’elle ne te promet qu’une aide souveraine pour supporter les maux nécessaires à ton salut et pourtant tu n’arrêtes pas de gémir : — Je voudrais être heureux, là, tout de suite, toucher en plaisirs sensuels les intérêts du capital de croyance que j’ai placé sur la Rédemption.

Quand tu parles de la sorte, il me semble entendre Notre-Seigneur te répondre ce qu’il a dit à sainte Angèle de Foligno : «  — Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimé. »

Autre subterfuge : il t’arrive de proposer un marché à ton Dieu. Tu lui dis : — Je prendrai sur mes occupations le temps de vous réciter un Pater. Vous, en retour, vous m’enlèverez ce mal de dents qui m’agace et, ce soir, vous me donnerez la lune.

Ou bien, tu t’écries, sans préambule : — Je ne veux pas souffrir !… Jésus te répond : — Il faudra donc que je souffre à ta place.