Le sens même de l’énigme de vivre réside là : le monde gravite autour de la Croix. Lorsque tu auras senti ceci : tu es solidaire de Jésus crucifié partout et toujours, c’est alors seulement que l’acceptation de la souffrance te deviendra féconde en joies d’ordre surnaturel. Uni à sa Passion par l’amour, tu goûteras la volupté de souffrir avec lui. Tu le soulageras en l’aidant à porter sa croix comme le fit le Cyrénéen. En récompense, Lui t’aidera à porter la tienne. Par ses mérites, et aussi à cause de ta bonne volonté, tu connaîtras les saintes allégresses de la Voie douloureuse. Tu recevras la grâce illuminante ; elle te fera lire, au fronton de la porte qui ouvre sur la Béatitude, ces mots tracés en lettres d’or radieux : « Quand tu en seras venu à trouver la souffrance douce et à l’aimer pour l’amour de Jésus, estime-toi heureux, car tu auras trouvé le paradis sur la terre (Imitation, II, 12). »

En dehors de cette vérité fondamentale : vivre par Jésus, avec lui, en lui, il n’y a que folles arguties et empirismes trompeurs.

Les scientifiques de la matière, les positivistes qui s’amputent de cette faculté : la recherche du divin et qui le déclarent inconnaissable, les faux sages de tout acabit peuvent s’égosiller, te proposer mille drogues pour anesthésier en toi le sentiment de la douleur, je te le jure, par mon salut éternel, ni les chloroformes, ni les cocaïnes de leurs systèmes ne valent pour te consoler. Au contraire, si tu mets docilement tes pas dans les pas sanglants de Jésus, tu cueilleras, parmi les ronces, les belles fleurs de l’Amour absolu.

— Je m’écriai : — Ah ! que c’est difficile !…

Mon instructeur reprit :

— Sans doute ; mais tout est difficile — même d’apprendre à jouer au bilboquet. Aussi ne compte pas réussir par tes propres ressources, ni par des raisonnements en plusieurs points. L’oraison persévérante, émise de tout ton cœur, peut seule te faire atteindre le but. Demande, sans arrière-pensée vers les choses de ce monde (pour lesquelles le bon Maître a spécifié qu’il ne priait pas) et il te sera donné.

Un mystique inconnu me disait un jour — Pendant plusieurs années, je criais sans cesse à Jésus : « Seigneur, ma pénurie d’amour est vaste comme la mer. Faites que je vous aime. » Enfin, il m’envoya la maladie. Elle m’apprit à l’aimer et, depuis je suis heureux par son amour.

C’est en méditant saint Paul en ses Épîtres qu’on commence à sentir naître en soi le sentiment que la vie souffrante de Jésus-Christ circule en son Église, comme la sève dans l’arbre, et s’y manifeste par les floraisons miraculeuses de l’esprit de sacrifice. Rappelle-toi, applique-toi cette sublime clameur : « Moi qui, maintenant me réjouis dans mes souffrances et accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son corps qui est l’Église !… » Comment n’imiterions-nous pas l’Apôtre, puisque c’est le seul moyen que nous possédions de nous hausser au-dessus du marécage où nous nous enlisions dans la bourbe des liesses animales ?

Et n’oublions pas que, par le don total de notre être, nous vivifions le prochain comme lui-même nous vivifie s’il accepte le don d’amour car saint Paul a dit aussi : « Comme dans un seul corps nous avons beaucoup de membres, ainsi, quoique nombreux, nous sommes un seul corps en Jésus-Christ étant tous, et chacun en particulier, les membres les uns des autres. »

Cela, c’est l’initiation. La pratique succède. — Or elle nous devient aisée dès que nous nous sommes fait une habitude d’accompagner Jésus du Cénacle au Calvaire pour partager les péripéties suprêmes de son holocauste. Ah ! d’abord ne le délaissons pas au Jardin des Olives. Demandons-lui de noyer notre égoïsme dans la sueur de sang qui ruissela de tout son corps sur la terre lorsqu’il lui fut révélé, en tant que Fils de l’Homme, que son sacrifice serait méconnu, dédaigné, relégué dans la légende par trop de cœurs endurcis d’orgueil et de fausse science. Quelle vision il eut alors de l’ingratitude humaine ! La voyante de Dulmen, Catherine Emmerich, nous a décrit son agonie. Je ne connais rien dans la littérature religieuse qui égale le tableau qu’elle nous en a donné.