La doctrine de saint Paul et, par conséquent, celle de l’Église, a été admirablement exposée par l’abbé Fouard à la fin de son ouvrage sur l’Apôtre (t. I, Saint Paul et ses missions, p. 473 et suiv.). La voici :

« Le regard de saint Paul a sondé la profondeur de la chute originelle. Il y a vu l’homme devenu chair, le péché imposant la loi à ses membres et leur faisant produire des fruits de mort, la volonté la plus souvent impuissante à sortir de l’esclavage, impuissante surtout à atteindre la justice, élevée par l’apôtre à des hauteurs que les Juifs ne soupçonnaient pas. La Justice de Paul, en effet, ne se borne pas à la vertu naturelle dans ce qu’elle a de plus achevé, c’est la sainteté divine elle-même communiquée à nos âmes et y maintenant une conformité absolue de nos volontés à celles de Dieu. D’où vient cette communion à l’éternelle Justice ? De la foi, dont l’Apôtre, en son Épître aux Romains nous a fait connaître la puissance surnaturelle. Opérant par la charité, elle nous unit au Christ en qui s’est incarnée la sainteté, la vie divine. Elle fait plus : elle crée en nous un être nouveau dont le souffle est l’esprit de Jésus. Unis, livrés à Lui par cette vie nouvelle, nous pouvons faire tout ce qu’il fait : mourir en lui à la chair et au péché pour renaître à la vie spirituelle. Parlons d’une façon plus précise : le Christ seul vit, agit, prie, souffre, meurt et ressuscite en nous. Chef de l’humanité régénérée, il forme de tous ceux qui croient, un corps mystique dont les membres sont unis par la charité, qu’anime une même vie, où bat un seul cœur — le cœur de Jésus. »


Ce mariage total de l’âme fervente avec son Dieu, nulle autre religion, nulle philosophie ne le procure. L’usage des Sacrements, l’abnégation de nous-mêmes le rendent chaque jour plus étroit. Par mansuétude évangélique, par un effet dg la haute sagesse qu’elle doit à l’infusion constante du Saint-Esprit en elle, l’Église en tempère parfois les exigences pour les âmes faibles. Mais son enseignement ne varie pas et il implique le don entier de tout notre être à Jésus, pour qu’il l’immole avec lui — pour que son Règne arrive avec celui du Père.

Il n’est pas mauvais de rappeler ces choses car, de nos jours, trop de croyants semblent oublier que le christianisme est une religion ascétique avant tout. Ils se contentent de suivre, tant bien que mal, les rites prescrits, mais l’amour de Dieu et son corollaire : l’esprit de sacrifice sont absents de ce formalisme exsangue. Ils prient des lèvres et non pas du cœur. Et c’est comme s’ils cassaient des noix sèches devant le Saint-Sacrement.

LETTRE III
LA MESSE

Mon ami, je serais très content que tu te tiennes d’abord pour assuré de ceci : je ne suis pas un docteur improvisé qui se juche dans une chaire d’occasion, et t’assène des prêches sur le crâne. Comme-toi, je suis un miséreux que son dénuement extrême oblige sans cesse de demander à Jésus pour deux sous d’amour de Dieu. Quoiqu’il ne puisse faire grand cas d’un mendiant tellement enclin à gaspiller ses aumônes, sa bonté est si grande qu’il les renouvelle même quand je ne les mérite pas.

Que pourrais-je faire pour lui témoigner un peu de gratitude sinon les partager avec toi ?

Admire la sollicitude du Bon Maître ; il m’a pris, guenille humaine, traînée dans toutes les immondices de l’orgueil et de la sensualité ; il m’a promu au rang d’ouvrier de la onzième heure et il m’enseigna, avec mille peines, le métier de vigneron dans la Vigne aux grappes de lumière. Parce qu’il m’admit très tard à la vendange, j’ai pu faire la comparaison entre les fruits que sa Grâce me désignait et les aigres prunelles sauvages que je prenais, hier encore, pour des framboises parfumées. C’est pourquoi les raisins du clos de la Rédemption possèdent pour moi une saveur toujours renaissante, toujours plus intense et sur laquelle je ne saurais me blaser.

Je ne puis faire autrement que de rester dans la Vigne car le monde, alentour, me semble désormais une lande semée d’euphorbes et de jusquiames où croassent des freux. Et cependant, pour ne point céder aux illusions diaboliques qui voudraient me le peindre comme un jardin de magnolias où chantent des fauvettes et des rouges-gorges, j’ai besoin de me rappeler, avec insistance, que, hors de Jésus, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne vaux rien.