C’est pourquoi, quand, sur ta demande, je te dis : « Tu devrais agir de telle ou telle sorte », je te répercute simplement l’écho d’un discours que je viens de m’adresser à moi-même. C’est pourquoi aussi, je me risque à te décrire mes expériences, celles qui proviennent du temps où je vagabondais loin de Jésus, et celles datant de l’époque bienheureuse où il daigna commencer à me faire sentir son amour.

Il est une de ces expériences dont j’éprouvai les effets d’une façon si efficace que je ne saurais trop te la recommander. C’est l’assistance quotidienne à la messe.

J’ai déjà développé ce point dans un autre livre. Si j’y reviens à présent, c’est que j’ai touché du doigt qu’il est difficile — pour ne pas dire impossible — de progresser et même, pour certains, de se maintenir dans la voie étroite si l’on ne se fait une règle de cette pratique.

Mais que dis-je, ce n’est pas une règle ! Il ne s’agit pas d’une discipline morose et importune.

Cela devient très vite une joie, un bain de vie surnaturelle vers quoi l’on s’empresse avec autant de hâte que le voyageur vers une eau fraîche sous les saules après un parcours insipide dans un train surchauffé par la canicule et tout imprégné de noires poussières malodorantes.

C’est à Lourdes, durant l’année que j’y passai pour écrire Sous l’Étoile du Matin, que je pris l’habitude d’aller tous les jours à la messe et d’y communier. Elle me fut inculquée par un saint directeur, le Père Burosse — mort depuis. Quand je vins le trouver pour lui demander de m’apprendre à aimer Dieu, il ne me cacha point que, vu mes imperfections innombrables, j’avais beaucoup à besogner pour obtenir une aussi enviable faveur. Après une confession générale, il me démontra que les racines du « vieil homme » étaient encore très vivaces en moi. Ah ! il ne me délaya point une homélie au sirop de guimauve ; son exhortation fut rude et sans ménagements — ainsi qu’il m’était nécessaire. Dieu me fit la grâce de le comprendre. Je le priai alors de vouloir bien se charger de cette seconde conversion qu’il me présentait comme essentielle pour mon salut. Il y consentit en spécifiant avec netteté que je lui obéirais d’une façon exacte en tout ce qu’il croirait devoir me prescrire pour le bien de mon âme. Les avantages de cette soumission étaient trop évidents pour que j’hésitasse à m’engager. Je le fis donc avec allégresse.

Satisfait, il me dit :

— Le don purement gratuit que Dieu vous a octroyé en vous ramenant au bercail vous crée des devoirs proportionnés à ses miséricordes. Vous viendrez donc tous les matins à la messe ; vous la suivrez attentivement, sur votre paroissien, d’après l’ordo, et vous y communierez. De plus, vous ne manquerez pas de venir vous confesser chez moi, tous les samedis soirs à cinq heures. »

Naturellement j’acquiesçai. Et je te prie de croire qu’il tint strictement la main à l’observation de cette discipline. Il ne me passa aucune négligence. Les premiers temps, il m’arrivait parfois de me chercher une excuse pour esquiver la messe, une ou deux fois par semaine. Ce n’est pas qu’il m’ennuyât d’y assister. Mais, assez souvent, le démon me soufflait que le Père exagérait, que j’avais le droit d’interpréter d’une manière large, sans l’appliquer au pied de la lettre, son injonction. Une visite un peu prolongée à la Grotte, dans la matinée, me disais-je, compenserait mon abstention. Alors, comme un écolier qui combine une fugue loin de l’antre où trône son pédagogue, je pensais : — Bah ! il y a beaucoup de monde à la chapelle : les sœurs de Nevers, les orphelines, pas mal de dames pensionnaires, des Hospitaliers. Dans le tas, le Père ne s’apercevra pas de mon éclipse…

Profonde erreur ! Toujours il la remarquait. Dans la journée, il me faisait appeler et m’interrogeait sévèrement sur le motif de mon absence. J’avais beau chercher des périphrases pour ne pas lui dire trop carrément mon désir d’escampette, il démêlait tout de suite de quoi il retournait et il m’extirpait, sans aménité, l’aveu du prétexte choisi pour me dérober. Sur quoi, il me disait :