J’ignore comment Sully-Prudhomme a fini. Mais je veux espérer qu’il reçut les sacrements et que la Miséricorde infinie lui inspira la contrition. En ce cas, en Purgatoire, il a, sans doute, terriblement besoin de prières. Car si Dieu se montre indulgent pour les simples et les ignorants, il est fort exigeant pour ceux qu’il gratifia du don d’influencer autrui par l’exercice de leur intelligence. Et cela est on ne peut plus équitable, puisque, s’ils ont usé de leurs talents pour pervertir ou tourner au doute leurs contemporains, ils furent le père qui donne un caillou à l’enfant qui lui demandait du pain, qui donne un scorpion à l’enfant qui lui demandait un œuf. Notre-Seigneur nous avertit, au saint Évangile, qu’il y a là une malice des plus virulentes[4]

[4] Depuis que ces lignes furent écrites, j’ai appris que Sully-Prudhomme s’était confessé et avait reçu le Saint Viatique très peu avant de mourir. Laus Deo !

Quant aux bienfaits de la confession, un mystique ignoré me disait : — A l’époque où Dieu me fit la grâce de l’aimer pour de bon, j’ai compris que la communion de chaque jour impliquait la confession fréquente. Depuis, il ne se passe guère dix jours sans que j’apporte mes immondices à ce boueux des âmes : le prêtre, pour qu’il les assemble et les vide au cloaque. Plusieurs estiment que j’outrepasse le précepte et me considèrent comme un scrupuleux. C’est qu’ils ne me connaissent pas. Si je faisais devant eux mon examen de conscience, si je pouvais leur étaler mon être intime, ils constateraient quelles nuées couleur de fumier et de suie tentent, à toute heure, d’y éclipser le rayonnement de ce soleil interne : Jésus-Christ. Je n’ai aucun mérite à les dissiper par l’aveu de mes négligences, de mes manquements à la Loi divine et de mes offenses qui sont innombrables, puisque, avant d’avoir reçu, de bonne volonté, l’absolution, mon cœur est comprimé dans les mâchoires d’un étau, et que j’étouffe tant que les vapeurs malsaines voilent l’astre d’amour en moi.

Mais après le pardon, quand je me relève avec le ferme propos de me réformer, je goûte, en son amplitude, la parole de Notre-Seigneur : « Je vous donne la paix, je laisse en vous ma paix. »

Il me semble alors que, détestant mes fautes, je détache Jésus du gibet d’ignominie où je l’avais cloué, pour l’ensevelir dans le suaire de mon amour. Je baise, je trempe de mes larmes ses pieds sanglants ; je suis heureux de me déchirer les doigts en enlevant de son front la couronne d’épines. Je bois de la lumière à la plaie de son Cœur adorable. Et ce breuvage salubre me rend plus fort pour écarter l’enfer et ses fangeux traquenards…

Ensuite, l’atmosphère où évoluent mes sentiments et mes idées s’imprègne d’une clarté nouvelle. Les images merveilleuses qui s’y déploient symbolisent les vertus que je dois cultiver. Les unes, ce sont des anges aux ailes d’arc-en-ciel ; ils s’appellent Foi, Espérance, Charité. D’autres, ce sont des colombes poignardées dont la gorge candide se pare d’une petite croix vermeille ; elles s’appellent : Contrition, Humilité, Joie de souffrir comme Jésus, pour Jésus.

Parfois aussi, c’est le paysage, alentour, qui se transfigure parce que, comme l’a dit saint Jean de la Croix : « L’âme dont les sens sont purifiés et soumis à l’Esprit tire de toutes choses sensibles, même de leurs premières impressions, les délices d’une savoureuse présence de Dieu et d’une très suave contemplation. »

Je te décrirai un retour chez moi par une fin de journée, après une bonne confession… J’habitais un village à la lisière de grands bois où régnaient souverainement la solitude et le silence. Pour regagner mon logis, j’avais à traverser une futaie rocheuse où les vieux chênes trapus alternaient avec les pins élancés comme des flèches de cathédrales et avec ces peuplades frissonnantes que forment mes frères les bouleaux. La nuit commençante noyait de sombre azur les taillis et gagnait peu à peu les clairières où le sentier traçait une mince ligne blanche, de moins en moins distincte. La lune, à moitié de sa plénitude, montait lentement dans le ciel très pur et argentait, par places, les frondaisons immobiles. Qu’il était tiède, qu’il était calme, qu’il était recueilli ce beau soir d’été où toute la nature semblait en prière !…

J’avance sans me presser. J’écoute la forêt énorme respirer dans l’ombre avec douceur. Je me réjouis de sentir les lianes de mes sœurs les clématites sauvages qui retombent des branches basses pour me caresser la tête. Tout, jusqu’au parfum des résines, jusqu’au frôlement des fougères flexibles contre mes genoux me devient amical. Pardonné, je reçois cet enseignement que les effluves du Paraclet sanctifient la face de la terre et ne dédaignent même pas de pénétrer l’innocence du monde végétal.

Tandis qu’un hymne au Consolateur chantait en moi, je m’y absorbai si fort que je m’écartai du chemin sans m’en apercevoir. Je m’égarai parmi les fûts brillants de lune des bouleaux. Foulant la mousse, je descendis la pente d’une combe ; au fond, des blocs de grès rugueux s’amoncelaient pour former une sorte de caverne assez spacieuse. A cette heure, la cavité aurait dû être des plus obscures. Mais point : à mesure que j’approchais, je vis qu’il en sortait une clarté d’or fluide qui me parut tout à fait insolite. Je crus d’abord que c’était un jeu de lune aux interstices des pierres… Je dus rejeter l’explication, car l’astre ne pouvait émettre cette mystérieuse splendeur dont je n’avais jamais vu l’analogue. Et puis mon cœur brûlait comme il m’arrive chaque fois que le sentiment habituel de la présence divine se transforme en une ineffable sensation…