Tu as bien raison. Ceux qui ne hissent pas le coffre-fort sur un autel pour lui rendre un culte passionné t’approuvent. Mais prends garde : si tu revendiques, d’une façon trop âpre, les piles d’écus qu’on te dispute, tu risques de t’intoxiquer à l’égal de ces malheureux que l’amour frénétique de l’or tire, comme un aimant irrésistible, vers le royaume du Très-Bas.

Le plus sage serait d’abandonner aux appétits qui grognent à ton encontre ces « agglomérés » jaunes et luisants que Belphégor racla, dans les latrines de l’enfer, pour la perte des fils d’Ève : pépites et lingots. Tu te déclarerais pauvre par volonté délibérée. Or plus tu serais pauvre devant les hommes, plus tu serais riche devant Dieu.

Notre-Seigneur dit au Saint Évangile : « Là où est ton trésor, là, aussi réside ton cœur. »

Si ton bien suprême villégiature dans le portefeuille de ton agent de change, ton cœur l’y a suivi. Si tu as tout donné pour suivre Jésus, ton bien c’est le Sacré-Cœur et ton cœur réside dans ce tabernacle adorable.

Il est vrai que beaucoup de nos contemporains se récitent sans cesse les articles essentiels du Credo cher à la finance : « Je crois en un seul Dieu, le capital. Je vénère ses prêtres : les Boursiers. Je consens à être leur dupe pour duper autrui, grâce à la magie de leurs combinaisons. Je vendrais joyeusement mon âme au diable pour qu’ils m’octroient l’hostie maculée et d’autant plus attirante qui a nom : Quarante-pour-cent[9]. »

[9] Voir la [note 2] à la fin de cette lettre.

Or si tu refuses d’obéir aux préceptes de leur religion, ils te mépriseront. Ils condamneront, comme une hérésie, ton « manque de sens pratique ». Ils te dénonceront à quelque moraliste israélite muni d’une patente et consumé de respect devant quiconque possède ou gagne beaucoup d’argent — pour qu’il excommunie, au nom de la Banque et des « Hautes Affaires », ta scandaleuse insouciance.

Tu dis que l’estime de ce flagorneur t’importe peu. Tu le prouves en négligeant de faire fructifier ton avoir de manière à en conquérir des rentes abusives. Ton revenu, tu en distribues la plus forte part aux faméliques. Donc tu mérites la gloire d’être considéré moins qu’une épluchure par toute la ventripotence bourgeoise.

J’imagine que ce dédain de leur part te réjouit parce qu’il t’arrive souvent la même aventure qu’à un ami de Dieu qui, ayant coutume de se boucher le nez devant les idoles aurifères, fut, comme il sied, traité de fol incurable par divers acrobates de la spéculation, accoutumés à se disloquer, pour des gains illicites, dans son voisinage.

Je t’ai déjà fait allusion à cette histoire. Permets-moi de la répéter : elle a une valeur d’apologue.