Barthélemy — nous l’appellerons ainsi — avait acquis une certaine fortune, par les moyens les plus honnêtes, en Afrique. De retour au pays provençal, qui l’avait vu naître, il ne se soucia nullement de l’engraisser jusqu’à la rendre monstrueuse. Loin de faire bâtir un palace de style saugrenu, il garda sa modeste maison patrimoniale, sise sous les palmiers, au bord d’une anse de la Méditerrannée radieuse.

Là, il vivait effacé et frugal dans le recueillement et l’oraison. Aimant Jésus-Christ, il aimait, par conséquent, les pauvres. Il assistait des parents besogneux, sans paraître remarquer les regards flamboyants de convoitise dont ils scrutaient l’état de sa santé et la serrure du tiroir qui, croyaient-ils, recélait un testament en leur faveur. Il nourrissait maintes victimes de cette barbarie industrielle et ploutocrate que des économistes notoires, surpayés, décorés de vingt crachats, baptisent : la civilisation splendide du vingtième siècle. Aussi possédait-il cette Paix incomparable des âmes que le Christ, Son Père et l’Esprit prennent volontiers pour demeure.

Un jour, l’idée lui vint que s’il vendait sa maison, avec le domaine attenant, il en tirerait une somme assez considérable qui lui permettrait d’étendre ses charités.

La pensée de ce dépouillement le remplit de joie. Il fit afficher la mise en vente dans l’étude de son notaire et l’annonça dans les feuilles spéciales. Et, tout de suite, il eut lieu de vérifier ce que vaut la nature humaine quand elle s’est hypnotisée devant la richesse.

« Jusqu’alors, me dit-il, on me marquait de la considération. J’étais môssieur Barthélemy, propriétaire bien assis dont on respectait l’immeuble tout en déplorant sa nonchalance à en augmenter le revenu. On me saluait bas ; on me parlait d’une voix pleine d’inflexions caressantes ; on me sollicitait d’entrer au conseil municipal. Or, dès que le bruit se fut répandu que je cherchais à faire argent de ma propriété, presque tout le monde en tira cet augure que j’étais ruiné. La considération que l’on me témoignait s’évapora comme une flaque d’eau de pluie au soleil. Le revirement fut instantané.

Lorsque j’allais par les rues, les notables qui, naguère, s’empressaient de m’aborder, avec un sourire de jubilation, me prodiguaient les poignées de main chaleureuses et s’informaient, plein de sollicitudes, de l’état de mes digestions et de la régularité de mon sommeil, semblèrent m’ignorer. Du plus loin qu’ils m’apercevaient, certains passaient sur l’autre trottoir et prenaient tout à coup un intérêt prodigieux aux évolutions des girouettes sur les toits. D’autres feignaient de s’absorber dans la contemplation des étalages du premier magasin venu. Ceux qui ne pouvaient absolument pas m’éviter, se composaient une mine glaciale pour répondre brièvement à mes phrases de politesse et sautaient sur n’importe quel prétexte pour se dérober au plus vite. Ces comédies m’amusaient et m’écœuraient à la fois. Il était évident que la terreur de m’entendre peut-être solliciter un emprunt motivait ces paniques.

Puis commença chez moi le défilé des fournisseurs. D’habitude, je réglais leurs notes tous les trois mois. Mais, persuadés de ma déconfiture, ils n’attendirent pas l’échéance coutumière. Chacun s’amenait, armé de sa facture, balbutiait des formules obliques sur l’imminence d’un gros payement qui le talonnait ou sur l’incertitude des affaires et sollicitait, d’un ton mi-humble, mi-menaçant, des espèces immédiates.

Mes parents, dévorés d’inquiétude, firent plusieurs démarches pour me tirer des précisions sur l’état de ma fortune. Comme je les rabrouai assez sèchement et que je me gardai de les rassurer, ils s’assemblèrent en conseil de famille et agitèrent le projet de me faire interdire.

Il y eut enfin un épisode d’un comique navrant. J’employais parfois une vieille femme de quatre-vingts ans, à peu près aveugle et miséreuse au possible, à de menus travaux dans mon potager. Vous pensez bien qu’elle ne me rendait pas grands services. Mais ce m’était un subterfuge pour lui donner l’illusion qu’elle était encore capable de gagner un salaire.

L’ayant visitée, je la priai de venir le lendemain lier, au potager, des salades qui ne demandaient qu’à blanchir. Mais la bonne femme secoua la tête et marmotta : « Je ne veux pas perdre mon travail. A cette heure, faudra me payer d’avance… »