Barthélemy n’ajouta aucun commentaire. Il s’efforçait de rire, mais je vis qu’il avait les yeux humides. Il connaissait les hommes et savait les vilenies dont beaucoup sont capables. Néanmoins, le souvenir du cynisme avec lequel son entourage avait manifesté, en cette occasion, son culte de la Fortune, lui serrait le cœur.
Il reprit : « Lorsque, informations prises, il fut avéré que mon projet de vente n’était que « l’incartade d’un original », et que mes revenus restaient intacts, tous les coups de chapeaux serviles, tous les sourires aimables, tout l’empressement à ramper devant mes écus, ressuscitèrent. Ce fut à vomir !… »
Il haussa les épaules en soupirant et ajouta : « Pauvre humanité ! » Et désignant, avec un regard d’infinie tendresse, un Crucifix accroché au mur, il conclut : « Heureusement, j’ai Celui-ci qui me console de tout !… »
Veux-tu maintenant que je te peigne le pendant de ce vilain tableau ? Ce sera facile.
Il y a une trentaine d’années, je vivais dans les ténèbres, loin de Dieu. Cependant, malgré mon aveuglement, — blasphématoire, à l’occasion, — Notre-Seigneur daignait déjà m’octroyer cette grâce incomparable : le mépris de la fortune mal acquise. Or j’habitais un petit village sis à proximité du parc planté par les Rothschild autour de leur affreux château de Ferrière. Le chef de la dynastie, c’était alors le baron Alphonse que, bien qu’étant son voisin, je n’avais jamais vu. Disgrâce dont je me consolais facilement.
Il advint pourtant que nous nous rencontrâmes… Le poète Banville commit une erreur quand il s’écria :
Que Rothschild est à plaindre : il n’a pas vu Lagny !
car ce fut précisément à la gare de Lagny que ce prince de l’usure hébraïque m’apparut dans sa gloire ébahissante. J’attendais le train pour Paris en faisant les cent pas sur l’asphalte de l’embarcadère. Tout fonctionnait selon la routine quotidienne. Les hommes d’équipe vaquaient à leur besogne avec nonchalance. Le chef de gare s’étirait, en bâillant, au seuil de son bureau. De vagues voyageurs, échoués çà et là sur des bancs, échangeaient des propos sans imprévu.
Soudain, un timbre électrique grelotte : un train allant vers Meaux est signalé. Et, en même temps, un coupé bleu-sombre, attelé d’un bai magnifique, vient se ranger à la barrière de sortie. Je riais sous cape en observant l’air d’impayable majesté que se donnait le cocher rubicond qui occupait le siège, quand, à la vue de cet équipage, un mouvement insolite se produit parmi le personnel. Le chef de gare se précipite vers ses subordonnés, les rassemble d’un geste impérieux et les aligne près de la barrière. Fait anormal, les employés lui obéissent avec empressement. Ils se tiennent immobiles, les yeux écarquillés d’anxiété respectueuse, le cou tendu vers le viaduc sous lequel la locomotive, débouchant d’une courbe, vient de surgir. Eux aussi, les voyageurs secouent leur apathie. Ils se lèvent et, exhibant des figures où se marque la plus intense vénération, ils forment un groupe bourdonnant au bord du quai. J’y entends murmurer ces mots : « — Rothschild est dans le train !… » Et l’on devine qu’ils se préparent à saluer le Maître de l’Or comme ils ne salueraient peut-être pas le Saint-Sacrement à la procession de la Fête-Dieu.
Le train entre en gare, patine sur les rails et stoppe. D’un compartiment réservé descend un homme de taille assez haute, très simplement vêtu de gris-clair, coiffé d’un tube à huit reflets et guêtré de blanc. Il a le teint terreux, le nez crochu, des favoris poivre et sel. Un bandeau noir lui couvre l’œil gauche. Pour l’œil droit, glauque et perçant, il luit d’une telle arrogance sûre d’elle-même que je renonce à en donner une idée.